21 octobre 2006
L’autre richesse
Par Denise Turcotte
Nous étions devant des plans de bâtiment datant de 1926. Quelqu’un a fait remarquer la beauté des traits soigneusement tracés au crayon de plomb, les notes appliquées décrivant les divers éléments du dessin et l’incroyable minutie de tout le travail qu’il y avait sur le grand bout de papier bleu étalé sous nos yeux. «Mais, a fait remarquer un autre témoin de la scène, maintenant, ils font tout cela et bien plus encore en seulement quelques minutes sur l’ordinateur.»
Des exemples qui démontrent comme celui-là qu’il ne faut pas nécessairement travailler plus fort ou plus longtemps pour être plus productif, nous en connaissons tous des dizaines. Et c’est un peu pour cela que les oreilles me frisent quand Lucien Bouchard utilise la comparaison du nombre moyen d’heures travaillées par les Québécois comme argument pour appeler à une meilleure productivité. Ses propos m’irritent autant que ceux de mon père qui se plaignait que «les jeunes ne veulent plus travailler», comme s’en plaignait avant lui mon grand-père. J’avais l’impression que ce genre de raisonnement du passé ne pouvait pas résoudre tous les problèmes du présent. Je le pense encore.
Travailler c’est trop dur…
Mon père avait un tracteur pour travailler la terre plus vite que ne le faisait mon grand-père avec son cheval. Et je me souviens encore de l’immense victoire qu’a représenté pour ma mère l’entrée d’une laveuse à linge automatique dans la maison. Travailler moins fort et plus intelligemment était, il n’y a pas si longtemps, un objectif noble. C’était aussi une ambition légitime que d’aspirer pour ses enfants à un monde où il n’est pas nécessaire de s’échiner ou de ruiner sa santé pour gagner sa vie.
Que s’est-il donc passé pour qu’on en arrive à s’auto-flageller et à réclamer d’une société qui se sent déjà à bout de souffle qu’elle presse encore un peu plus le pas ? Dénatalité, disent certains. Consommation, que je leur réponds. Les Lucides, dont se réclame Lucien Bouchard, prétendent que nous devons créer plus de richesse (donc produire plus) pour avoir les moyens de continuer de nous payer les services que nous nous sommes donnés.
Si le travail servait traditionnellement à combler des besoins de base comme se loger et se nourrir, il est devenu avec le temps un moyen de se procurer des tas d’autres choses que nous appelons «la richesse». Les Lucides ne voient pas d’autre option que de poursuivre sur la même lancée : produire pour créer des emplois qui procurent le revenu qui sert à acheter des produits. Sauf qu’au jeu de la productivité, nous partons perdants: la mécanisation a brisé le lien entre production et création d’emploi, et la globalisation permet de produire ailleurs, là où on exige des salaires bien moindres que les nôtres. Cela devrait nous suffire à songer qu’il serait peut-être plus avisé de changer les règles du jeu que de tenter de gagner une partie qui nous désavantage complètement.
… Et voler c’est pas beau
Mais il y a autre chose: le modèle des Lucides, fondé sur la consommation de masse pour créer la richesse, ne prend ni en compte l’épuisement des ressources, ni la dégradation de l’environnement. Autrement dit, il ne se préoccupe pas de savoir si notre «richesse» est réelle ou s’il s’agit d’une hypothèque dont nous grevons la planète que nous lèguerons à nos enfants. Pour des gens qui prônent la justice intergénérationnelle et qui s’inquiètent de la masse de vieillards que la prochaine génération devra soutenir avec des moyens réduits, c’est un oubli de taille. Pourquoi, à ce compte-là, ne pas prôner une consommation plus responsable qui laisserait un peu plus de ressources à ceux qui nous suivront ? Monsieur Bouchard se trompe peut-être de cible en s’inquiétant davantage de notre moyenne d’heures travaillées que de notre consommation d’essence par habitant ou du volume de déchets que nous produisons par tête.
Repenser la richesse
Pour limiter le fardeau des prochaines générations, il faut sans doute, comme le souhaitent les Lucides, trouver des moyens de créer davantage de richesse. Mais il faut aussi redéfinir ce que nous entendons par «richesse». De l’air à respirer, de l’eau potable, moins de stress et plus de santé, c’est aussi de la richesse. Du temps pour s’occuper des gens qu’on aime et s’engager dans sa communauté, c’est aussi de la richesse. Se sentir utile quel que soit son âge parce qu’on contribue au mieux-être de sa collectivité, c’est de la richesse. Trouver l’argent pour payer les soins de santé futurs constitue certes une partie de l’équation, mais construire une société qui prévient les problèmes en augmentant la qualité de vie des gens est tout aussi important.
La technologie permet de faire des gains de productivité importants. À nous d’étendre l’intelligence et l’innovation à toutes les sphères de la société pour équilibrer travail, consommation et respect de l’environnement dans une équation où la richesse s’accroît sous toutes ses formes. «Autrement» et «mieux» pourraient être étonnamment plus productifs que le bon vieux «plus» qui est notre réflexe.
Des exemples qui démontrent comme celui-là qu’il ne faut pas nécessairement travailler plus fort ou plus longtemps pour être plus productif, nous en connaissons tous des dizaines. Et c’est un peu pour cela que les oreilles me frisent quand Lucien Bouchard utilise la comparaison du nombre moyen d’heures travaillées par les Québécois comme argument pour appeler à une meilleure productivité. Ses propos m’irritent autant que ceux de mon père qui se plaignait que «les jeunes ne veulent plus travailler», comme s’en plaignait avant lui mon grand-père. J’avais l’impression que ce genre de raisonnement du passé ne pouvait pas résoudre tous les problèmes du présent. Je le pense encore.
Travailler c’est trop dur…
Mon père avait un tracteur pour travailler la terre plus vite que ne le faisait mon grand-père avec son cheval. Et je me souviens encore de l’immense victoire qu’a représenté pour ma mère l’entrée d’une laveuse à linge automatique dans la maison. Travailler moins fort et plus intelligemment était, il n’y a pas si longtemps, un objectif noble. C’était aussi une ambition légitime que d’aspirer pour ses enfants à un monde où il n’est pas nécessaire de s’échiner ou de ruiner sa santé pour gagner sa vie.
Que s’est-il donc passé pour qu’on en arrive à s’auto-flageller et à réclamer d’une société qui se sent déjà à bout de souffle qu’elle presse encore un peu plus le pas ? Dénatalité, disent certains. Consommation, que je leur réponds. Les Lucides, dont se réclame Lucien Bouchard, prétendent que nous devons créer plus de richesse (donc produire plus) pour avoir les moyens de continuer de nous payer les services que nous nous sommes donnés.
Si le travail servait traditionnellement à combler des besoins de base comme se loger et se nourrir, il est devenu avec le temps un moyen de se procurer des tas d’autres choses que nous appelons «la richesse». Les Lucides ne voient pas d’autre option que de poursuivre sur la même lancée : produire pour créer des emplois qui procurent le revenu qui sert à acheter des produits. Sauf qu’au jeu de la productivité, nous partons perdants: la mécanisation a brisé le lien entre production et création d’emploi, et la globalisation permet de produire ailleurs, là où on exige des salaires bien moindres que les nôtres. Cela devrait nous suffire à songer qu’il serait peut-être plus avisé de changer les règles du jeu que de tenter de gagner une partie qui nous désavantage complètement.
… Et voler c’est pas beau
Mais il y a autre chose: le modèle des Lucides, fondé sur la consommation de masse pour créer la richesse, ne prend ni en compte l’épuisement des ressources, ni la dégradation de l’environnement. Autrement dit, il ne se préoccupe pas de savoir si notre «richesse» est réelle ou s’il s’agit d’une hypothèque dont nous grevons la planète que nous lèguerons à nos enfants. Pour des gens qui prônent la justice intergénérationnelle et qui s’inquiètent de la masse de vieillards que la prochaine génération devra soutenir avec des moyens réduits, c’est un oubli de taille. Pourquoi, à ce compte-là, ne pas prôner une consommation plus responsable qui laisserait un peu plus de ressources à ceux qui nous suivront ? Monsieur Bouchard se trompe peut-être de cible en s’inquiétant davantage de notre moyenne d’heures travaillées que de notre consommation d’essence par habitant ou du volume de déchets que nous produisons par tête.
Repenser la richesse
Pour limiter le fardeau des prochaines générations, il faut sans doute, comme le souhaitent les Lucides, trouver des moyens de créer davantage de richesse. Mais il faut aussi redéfinir ce que nous entendons par «richesse». De l’air à respirer, de l’eau potable, moins de stress et plus de santé, c’est aussi de la richesse. Du temps pour s’occuper des gens qu’on aime et s’engager dans sa communauté, c’est aussi de la richesse. Se sentir utile quel que soit son âge parce qu’on contribue au mieux-être de sa collectivité, c’est de la richesse. Trouver l’argent pour payer les soins de santé futurs constitue certes une partie de l’équation, mais construire une société qui prévient les problèmes en augmentant la qualité de vie des gens est tout aussi important.
La technologie permet de faire des gains de productivité importants. À nous d’étendre l’intelligence et l’innovation à toutes les sphères de la société pour équilibrer travail, consommation et respect de l’environnement dans une équation où la richesse s’accroît sous toutes ses formes. «Autrement» et «mieux» pourraient être étonnamment plus productifs que le bon vieux «plus» qui est notre réflexe.