31 mars 2006

 

Abitibi-Consol La Baie:
Comment la compagnie tente d'économiser 55 millions $ sur le dos des travailleurs qu'elle a licenciés


Par Denise Turcotte

Les conditions du marché ont beaucoup été invoquées pour expliquer la fermeture de l'usine d'Abitibi-Consol à La Baie. Mais c'est peut-être la moyenne d'âge élevée de ses travailleurs qui a été l'élément déterminant dans la décision de la compagnie de fermer sa division Port-Alfred plutôt qu'une autre de ses usines. En effet, par l'interprétation discutable qu'elle fait des règles du régime de pension de ses employés, Abitibi-Consol tente maintenant de se soustraire à ses obligations pour économiser une somme que les spécialistes de la CSN estiment à environ 55 millions de dollars. Ces manoeuvres de la compagnie font l'objet de neuf griefs déposés par le syndicat, griefs qui seront entendus par un tribunal d'arbitrage lors d'audiences qui auront lieu du 3 au 7 avril prochain. Quelque quatre cents travailleurs sont touchés par cette affaire dont on entend malheureusement peu parler.

Régime de retraite 101

Les régimes de retraite sont des programmes relativement complexes, mais afin de comprendre ce qui est en jeu, voici un résumé très simplifié de quelques caractéristiques de celui qui nous intéresse:

Comment Abitibi-Consol tente d'économiser des dizaines de millions de dollars

La compagnie interprète les règles du régime de retraite de façon à ne pas avoir à verser la prestation de raccordement à la majorité de ses travailleurs licenciés. S'appuyant sur un obscur article du régime, elle décrète que les employés qui n'ont pas atteint l'âge de 55 ans deux ans après leur cessation d'emploi n'ont pas droit à la prestation de raccordement.

D'autre part, la compagnie prétend que la réduction de la rente viagère de 14/35e recommence à s'appliquer puisque que la convention collective a pris fin. C'est comme si Abitibi-Consol retournait trois ans en arrière pour appliquer l'ancienne règle, celle qui prévalait avant le début de la convention collective en vigueur au moment de la fermeture de l'usine. Cette astuce lui permet de réduire encore la rente des employés de façon significative.

L'enjeu monétaire est très important. Les informations obtenues du syndicat indiquent que lors de la dernière évaluation actuarielle, les fonds du régime correspondaient à seulement 81 % des besoins. Toujours selon les informations obtenues du Syndicat, la différence à combler pour atteindre les 90 % exigés par la Loi représentait la rondelette somme de 276 millions de dollars.

C'est donc dire que lors de la fermeture de l'usine, Abitibi-Consol avait une dette importante qui lui pendait au bout du nez. La compagnie pouvait s'attendre à ce que la Régie des rentes du Québec l'oblige à verser tous ces millions pour renflouer le régime de retraite. En choisissant de fermer une usine où la moyenne d'âge était plus élevée et en interprétant les règles du régime de retraite à son avantage, Abitibi-Consol pouvait espérer réduire son obligation envers ses futurs retraités et ainsi diminuer substantiellement le montant nécessaire pour renflouer la caisse.

Sachant que l'usine Port-Alfred n'était pas celle qui avait les coûts de production les plus élevés, on peut penser que cette importante économie potentielle sur le régime de retraite a lourdement influencé la décision de fermer Port-Alfred plutôt qu'une autre division.

Des impacts très négatifs pour les travailleurs

Seulement 122 des travailleurs syndiqués d'Abitibi-Consol Port-Alfred ont atteint l'âge de 55 ans avant la date butoir du 31 mars 2006 (deux ans après la cessation d'emploi). Environ quatre cents autres n'ont pas eu "cette chance".

Cela signifie que des employés qui ont cotisé pendant des décennies à leur régime et qui s'attendaient à prendre une retraite anticipée à 58 ans si l'usine était restée en activité deviennent deux fois victimes. Non seulement ils ont perdu leur emploi, mais si Abitibi-Consol a gain de cause, ils ne pourront pas toucher un sou de leur régime de retraite avant d'atteindre l'âge de 65 ans, à moins de subir une pénalité importante. Autrement dit, soit ils acceptent une rente réduite pour le reste de leurs jours, soit ils acceptent de perdre sept ans de retraite. Sur la base d'une rente de 40 000 $ par an, ces sept années représentent un manque à gagner d'environ 250 000 $ par employé. On peut facilement imaginer le trou que cela représente autant dans le budget des familles concernées que dans l'économie locale. Les actuaires de la CSN estiment de leur côté que Abitibi-Consol "économise" ainsi 55 millions de dollars qui n'auront pas à être déboursés maintenant pour renflouer le régime.

Cette façon d'accorder la pré-retraite est également la source d'injustices cruelles. Comment pensez-vous que se sent l'employé qui aura 55 ans le 3 avril 2006 et à qui il manque seulement 72 heures pour avoir droit à la prime de raccordement ? Comment se sentira-t-il dans trois ans, lorsqu'il atteindra 58 ans sans avoir droit à la retraite anticipée sans pénalité ? Et comment se sent celui qui aura 55 ans dans deux mois et qui constate que des collègues comptant moins d'années de service que lui auront droit à la prime de raccordement simplement parce qu'ils ont "la chance" d'être plus vieux que lui ? Il y a aussi des employés qui étaient en maladie lorsque les autres ont reçu leur cessation d'emploi. À cause de cela, ils pourront bénéficier sans pénalité d'une pré-retraite à 58 ans pendant que leurs collègues bien-portants devront attendre 65 ans.

Des signes de mauvaise foi

On a vu des fermetures d'usines où les employeurs ont déployé bien plus d'énergie pour faciliter la vie aux employés touchés. Par exemple, lorsqu'Alcan a fermé ses salles de cuves Soderberg d'Arvida, les retraites anticipées et la réaffectation dans les autres usines de la compagnie ont fait en sorte qu'il n'y a pas eu de licenciement en bout de ligne.

Abitibi-Consol fait bien piètre figure en comparaison. Non seulement elle interprète le régime de retraite de façon à maximiser ses propres économies au lieu de soutenir les employés licenciés, mais ses efforts pour replacer les employés de Port-Alfred sont insignifiants. Au Québec seulement, la compagnie emploie plus de 10 000 personnes avec sa dizaine de papeteries, sa vingtaine de scieries, ses trois usines de transformation secondaire et ses opérations forestières dans six grandes régions. Malgré cette envergure, elle n'a réussi à replacer que 36 travailleurs de Port-Alfred deux ans après sa fermeture.

De plus, la compagnie a refusé que les travailleurs de Port-Alfred continuent à contribuer à leur régime de retraite pendant qu'ils recevaient leur prime de licenciement. Cela aurait au moins reculé la date butoir et permis à un plus grand nombre d'employés de recevoir la prime de raccordement. Le pire c'est qu'au même moment, la compagnie n'hésitait pas à étaler le versement de la prime de licenciement de certains de ses employés cadres, de façon à leur permettre d'atteindre l'âge de 55 ans dans les délais nécessaires.

Question de remettre les choses en perspective, il est peut-être bon de rappeler qu'au cours des dix dernières années (de 1995 à 2005), Abitibi-Consol a connu sept années de profit et trois années de pertes pour un profit cumulatif total de 1.847 milliard de dollars en dix ans. De quoi demander à la cigale qui crie maintenant famine ce qu'elle faisait aux temps chauds…

Les audiences du tribunal d'arbitrage seront à suivre la semaine prochaine. Les décisions qui y seront rendues sur les griefs des travailleurs de Port-Alfred pourraient avoir un impact sur les travailleurs d'autres usines d'Abitibi-Consol puisque d'autres fermetures d'usines ne sont pas exclues. Et puis surtout, une partie de l'avenir de quatre cents familles se jouera. Quatre cents familles dont la vie a déjà été bouleversée par la fermeture de l'usine, les espoirs de relance déçus et les promesses de soutien faites par le gouvernement Charest et bien vite oubliées. Mais ça c'est une autre histoire. Nous y reviendrons.


À suivre bientôt sur l'Oiseau-mouche:

Pour aller plus loin:


30 mars 2006

 

Charest et les régions : quand les actions ne suivent pas la parole


Par Sylvain Gaudreault

Je lance un défi à tout politologue en manque de sujet de recherche : trouver la ligne droite du gouvernement Charest ou, en d’autres termes, le dénominateur commun de ses politiques, erreurs et autres bourdes du même acabit. Depuis le 14 avril 2003, les mots-clés succèdent aux slogans : réingénierie, PPP, Briller parmi les meilleurs, gouvernement de la santé, réductions d’impôts, élimination de la dette, etc. À force d’avoir autant de « premières priorités », on ne reconnaît plus le gouvernement et on s’y perd en conjectures…

Citations

En ce qui concerne les régions, le gouvernement Charest avait aussi son slogan : le gouvernement des régions. Il est frappant de constater que ce gouvernement semble avoir oublié ses engagements d’il y a trois ans. Je me suis amusé à relire le discours d’ouverture de la 1ère session de la 37e législature prononcé par le nouveau premier ministre Jean Charest le 4 juin 2003. Voici ce qu’il disait alors :

« Nous allons conclure avec chacune des régions du Québec des ententes de partenariat. En vertu de ces ententes, les régions assumeront des pouvoirs et des responsabilités en fonction de leur volonté et de leur capacité de les assumer. Ces responsabilités et les ressources afférentes seront administrées par des élus des régions. Ils bénéficieront de sources de financement diversifiées et rendront compte à l’Assemblée nationale de l’utilisation de l’argent public. Ils auront la marge de manœuvre requise pour travailler en fonction de leurs priorités propres et au développement de leur région. Nous ferons confiance enfin aux citoyens des régions du Québec. »

Jean Charest poursuit sur son envolée :

« Nous opterons pour le sur-mesure plutôt que de faire le mur-à-mur. Nous croyons dans l’autonomie régionale. (…) Dans cinq ans, les régions du Québec auront développé des créneaux d’excellence créateurs d’emplois et de richesse. Les citoyens des régions seront fiers d’avoir su générer leur prospérité. »

Deux dossiers

La reproduction des citations en valait la peine. Nous sommes trois ans plus tard. Le premier ministre vient de prononcer un nouveau discours d’ouverture dans lequel il n’a pas même effleuré l’idée de la décentralisation. Reconnaît-il, du coup, que nous sommes à l’heure du premier bulletin de son gouvernement à l’égard du développement régional? Faisons un bref bilan de deux dossiers…

- La Conférence régionale des élus (CRÉ) : Cette instance qui remplace l’ancien Conseil régional de concertation et de développement (CRCD) n’a prouvé ni son efficacité, ni la nécessité d’avoir évacué toute présence de la société civile dans le pouvoir qui s’exerce à la CRÉ. Est-ce à cela que pensait le premier ministre lorsqu’il disait « nous ferons confiance enfin aux citoyens des régions du Québec »? Le milieu culturel ou celui de la jeunesse et les commissions scolaires sont-ils des quantités négligeables? Ce n’est pas parce que l’on remet le contrôle des instances régionales entre les mains des maires que ceux-ci deviennent soudainement plus compétents à l’égard des défis qui interpellent la région. Après deux ans de cette médecine, il semble de plus en plus clair que la CRÉ ne donne aux maires que l’apparence du pouvoir. En revanche, ils sont loin d’avoir « la marge de manœuvre requise pour travailler en fonction de leurs priorités propres et au développement de leur région » comme voulait pourtant nous le faire croire Jean Charest il y a trois ans…

- La Vallée de l’aluminium : En 2003, Jean Charest disait que dans « cinq ans », chacune des régions aura développé son créneau d’excellence. Cela signifierait que les citoyens de ces régions réussiraient à générer leur propre prospérité. Il ne reste que deux ans pour remplir cet engagement… Le temps file et on s’aperçoit que les privilèges accordés au Saguenay-Lac-Saint-Jean en vertu du statut de Vallée de l’aluminium semblent plus menacés que jamais. Déjà que la Société de la Vallée de l’aluminium (SVA) se débat comme un diable dans l’eau bénite depuis trois ans pour consolider son financement auprès du gouvernement, voilà que d’autres régions du Québec contestent l’un de nos « créneaux d’excellence créateurs d’emplois et de richesse » sur lesquels misait Jean Charest lors de son premier discours d’ouverture. Étendre les avantages accordés par la SVA aux autres régions ressemble davantage au « mur-à-mur » qu’au « sur-mesure » tant espéré alors par le premier ministre. L’histoire est à suivre… Mais jusqu’à présent, personne au gouvernement Charest ne défend avec ardeur le créneau d’excellence de la région dans l’industrie de l’aluminium par rapport aux autres régions.

Depuis l’élection des Libéreaux, outre la « structurite », le gouvernement Charest n’a pas livré la marchandise à l’égard du développement des régions. Au lieu de concerter, la CRÉ a divisé, en opposant la société civile aux élus, d’une part, et en engraissant le clivage entre Saguenay et le Lac-Saint-Jean, d’autre part. Belle réussite!

Les régions comme la nôtre sont à une phase cruciale de leur développement. Avant de commettre des faux pas, au lieu de s’entredéchirer, l’heure du bilan a sonné. Le tour est à Jean Charest.

 

Congédiement de Denis Trottier: la gauche a la vie dure au journal Le Quotidien


Par l'équipe de L'Oiseau-mouche

Nous venons d'apprendre que le chroniqueur Denis Trottier a été remercié de ses services par Le Quotidien. Alors que la direction du journal avait invoqué "le manque de distance avec ses sujets" pour justifier le congédiement de Sylvain Gaudreault, elle parle d'une écriture "pas suffisamment journalistique" dans le cas de monsieur Trottier. On pourrait ajouter à cette liste le départ en douce du chroniqueur Jean-Guy Girard d'Alma. Il semble qu'il ne soit pas facile de conserver une colonne dans le journal local quand on défend des idées un peu plus à gauche.

C'est toute la région qui est perdante en bout de ligne. Aux prises avec des difficultés importantes, notre collectivité a plus que jamais besoin de la diversité des idées pour amorcer sa renaissance. Avec son expérience en politique municipale et sa vaste connaissance des dossiers régionaux, Denis Trottier pouvait amener un point de vue original et contribuer de façon constructive à la réflexion, comme il l'a démontré au cours de son bref passage au Quotidien. C'est pourquoi nous déplorons la décision de la direction du Quotidien.

Pour faire connaître votre point de vue:

Carol Néron, coordonnateur de l'éditorial: cneron@lequotidien.com
Michel Simard, rédacteur en chef: msimard@lequotidien.com
Guy Granger, éditeur: ggranger@lequotidien.com

28 mars 2006

 

Pierre Lapointe ou la métamorphose d'un mal-aimé


Par Pascal D'amours

Cette semaine, je fais une pause, je ne parlerai pas d'un sujet politique ou d'un sujet d'actualité. Non, je désire vous entretenir d'une autre de mes passions: la chanson.

Lorsqu'on aime passionnément, il nous arrive assez souvent d'être déçu, forcément. Ces dernières années, la chanson québécoise m'a quelquefois laissé sur mon appétit. Par exemple, après des premiers albums inspirés et inspirants, Marc Déry et Daniel Boucher se sont empêtrés dans des univers peu convaincants. Même Daniel Bélanger a semblé perdre la touche sur son dernier album intitulé "Rêver mieux". L'illustre Daniel a commis des chansons aux mélodies douteuses et dont les mots ont parfois trop de pieds pour la musique. On dirait que la source s'est tarie. J'ose croire que non.

C'est donc avec une certaine appréhension que je me dirigeais chez mon disquaire la semaine dernière afin de me procurer le 2e disque très attendu de Pierre Lapointe, "La forêt des mal-aimés". Alors que j'avais trouvé son premier disque allumé, étonnant et rafraîchissant, son deuxième est tout à fait renversant. N'eut été d'une chanson inutile (l'équipage), l'ensemble possède toutes les caractéristiques d'un chef-d'oeuvre de la chanson québécoise. En fait, il s'agit, selon moi, du meilleur disque paru au Québec depuis Quatre saisons dans le désordre d'un certain Daniel Bélanger, il y a déjà dix ans. Richard Desjardins a lui aussi écrit des albums lumineux depuis (Boum Boum et Kanasuta) mais la cohérence d'ensemble n'exprimait pas autant de force que La forêt des mal-aimés.

Attention, à la première écoute, vos oreilles, bien qu'accrochées par les lignes mélodiques de Lapointe, seront décontenancées. Au départ, les chansons de l'album semblent se diriger dans des directions irréconciliables. L'éclectisme et la variété des arrangements pourraient faire croire au départ à un manque de cohésion. Il y a en effet de tout dans ce disque dense/danse : du disco au rock progressif, en passant par la chanson française, le piano "à la Chopin" et même la chanson à répondre. Cependant, du début à la fin, l'ensemble demeure cohérent malgré les nombreuses modulations. Alors que le premier disque pouvait se comparer à un très bon film en noir et blanc, le deuxième se compare à un scénario supérieur et en haute définition couleur. C'est le même Pierre Lapointe avec des couches supplémentaires pour enrober et une palette plus grande.

L'architecture musicale y est plus complexe et ne plaira pas à tout le monde. Aux amateurs de chansons où alternent les couplets et les refrains, ce disque n'est pas pour vous. Ce disque s'adresse davantage à ceux qui adorent "Strawberry Field Forever" qu'à ceux qui aiment "She loves you" de mes Beatles chéris. Mais allons donc voir maintenant ce qui se passe dans cette forêt des mal-aimés.


La face cachée de Pierre Lapointe

La plupart des critiques musicaux sont davantage préoccupés par la musique au détriment des textes. On dirait même que dans le cas de Pierre Lapointe, personne n'ose s'aventurer dans la signification des textes. Dans le cas du deuxième album, il est vrai que cette fois-ci, c'est la musique qui nous frappe en plein coeur dès le départ. Les textes recèlent cependant des secrets troublants.

Il est vrai que pour son premier disque, Pierre Lapointe avait des textes impressionnistes, pour ne pas dire hermétiques dans plusieurs cas. Au début, entre amis, on n'osait pas affirmer qu'on ne comprenait pas les chansons de Pierre Lapointe de peur de passer pour cancre. Ce n'est qu'après de nombreuses écoutes qu'un sens semblait émerger de ces textes avant tout poétiques. Ce n'est que récemment que j'ai appris que Pierre Lapointe avait modifié les textes des chansons de son premier album en substituant des mots ça et là afin d'obscurcir davantage le véritable sens. Ainsi, Pierre désirait cacher son jardin secret. C'est tellement vrai que sur son premier album, il n'y a qu'une chanson qui déroge à cette opacité. Il s'agit d'une chanson cachée (Maman) qui ne joue qu'après vingt minutes de silence et dont les propos sont cette fois-ci sans équivoque: Lapointe est un être mortifié.

Maman, dis-moi pourquoi,
tout ce qui bouge autour de moi
me donne juste envie de pleurer
comme le jour où je suis sorti de toi? (Maman)


Mis à part cette chanson cachée, Lapointe cultive son image mystérieuse. C'est d'autant plus vrai que dans ses premiers spectacles, Lapointe jouait le personnage d'un "dandy hautain". Cette carapace des débuts, le poète chanteur n'en a plus besoin aujourd'hui, il a davantage confiance en lui et laisse place à plus d'authenticité. Ce désir d'authenticité est à mon avis encore plus présent dans les textes du deuxième album. L'auteur cisèle des textes, qui, sans verser dans la facilité, sont plus limpides. Lapointe nous donne même quelques clés pour comprendre son spleen et sa mélancolie, bref, sa forêt des mal-aimés.

Dans la forêt des mal-aimés chaque arbre est un membre oublié
chaque feuille, une âme délaissée (Dans la forêt des mal-aimés)
Je me love quelque part entre la terre et la mer
Ne trouvant pas bonheur (Le lion imberbe)

Alors qu'il retournait visiter son enfance, j'ai entendu récemment Pierre Lapointe en entrevue déclarer que les enfants, ça pouvaient être très méchants et blessants. Ma théorie bien personnelle sur Pierre Lapointe, c'est que celui-ci a longtemps souffert d'être un de ces mal-aimés. J'irais même plus loin en songeant que très tôt, Pierre Lapointe a été en quelque sorte un "souffre-douleur". Écoutez maintenant l'album La forêt des mal-aimés avec ce code de lecture et vous m'en donnerez des nouvelles.

En somme, par sa musique et par ses textes, Lapointe transforme sa douleur en oeuvre de beauté. La chenille est devenue papillon. La blessure est toujours là, mais Lapointe l'a surmontée et il la regarde de façon mélancolique. Ça me fait penser à une phrase qu'un enfant de quatre ans me disait candidement après qu'un de ses amis lui ait fait mal: "Ça ne me fait plus mal, mais j'ai encore de la peine !"

Pour aller plus loin:

Site de Pierre Lapointe: www.pierrelapointe.com


23 mars 2006

 

Ashuapmushuan: l'attitude "du p'tit coq" ne mène nulle part


Par Denise Turcotte

La phrase la plus stupide que j'ai entendue ces derniers temps est probablement celle du député de Roberval Karl Blackburn qui affirmait: "Ce n'est pas le plateau Mont-Royal, ni le canoteur américain Ted Kennedy qui viendront me dicter ce que je dois faire avec mes ressources naturelles." Quoique j'hésite un peu, car la charge de Serge Simard contre la métropole: "À Montréal on leur donne le désert et ils vont manquer de sable"*** mériterait peut-être que la palme de la citation la plus bête soit accordée ex æquo. Mais monsieur Simard arrive en poste comme président de la CRÉ, laissons la chance au coureur.

Bien sûr l'affirmation de Karl Blackburn fait vibrer la corde sensible de notre fierté régionale qui ne s'en laisse pas imposer et qui est parfaitement capable de prendre en mains sa destinée. Mais cette attitude de "p'tit coq" est déplorable pour trois raisons. D'abord, c'est un procédé déloyal qui ne vise qu'à éviter le débat, ensuite c'est une position indéfendable sur le fond, et finalement cela relève d'une stratégie qui ne peut faire que des perdants.

La défense de celui qui n'a pas d'argument

C'est bien connu et malheureusement trop souvent utilisé: quand on a pas de réponse solide à donner à un interlocuteur qui conteste une idée, on s'acharne à détruire la crédibilité ou la légitimité de cet adversaire. On est bien loin du débat serein où chacun aligne ses arguments et écoute ceux de l'autre pour que la pensée commune évolue et que la meilleure idée l'emporte. Si monsieur Blackburn est convaincu que sa position sur l'Ashuapmushuan est valable, qu'il l'explique, qu'il défende son point de vue, qu'il écoute ceux qui s'opposent et qu'il leur fournisse des réponses.. Ce n'est pas en tirant sur le messager qu'on élimine le message. En s'acharnant contre "les écolos", tout ce que Karl Blackburn démontre c'est qu'il est déjà à court d'arguments. Comment s'imagine-t-il alors convaincre les bailleurs de fonds nationaux que son projet est sérieux ?

Le bien collectif est l'affaire de tout le monde

Parlons maintenant du fond. C'est quoi l'idée que l'Ashuapmushuan est une question locale ? Depuis quand le bien collectif est-il la possession exclusive de ceux qui habitent son territoire immédiat ? À ce compte-là, nous n'aurions plus un mot à dire sur rien: Montréal pourrait décider de détourner l'eau du fleuve Saint-Laurent vers les Etats-Unis sans nous consulter, le musée du Québec pourrait décider de quintupler les frais d'admission pour ses visiteurs provenant de l'extérieur de la région de la Capitale nationale, les habitants du nord du Québec pourraient décider de se brancher gratuitement sur les pylônes d'Hydro-Québec, et le premier venu pourrait vendre l'eau pompée à même la nappe phréatique située sous son terrain sans se préoccuper de l'impact sur ses voisins. Voyons donc! Ce n'est pas ce que nous voulons ! Et ce n'est surtout pas ce que nous devons faire pour assurer notre avenir collectif !

Au contraire, certains dossiers qui ont leurs assises dans une autre région que la nôtre nous questionnent comme l'Ashuapmushuan interpelle nos concitoyens d'ailleurs. C'est le cas par exemple de la vente d'une partie du parc du mont Orford qui a bien des raisons de nous inquiéter. Si on doit faire une brèche dans les lois du Québec et remettre en question les notions de parc et de conservation, nous n'avons pas intérêt à ce que le débat se fasse en vase clos avec quelques promoteurs de l'Estrie. Cela pourrait créer des précédents faciles à répliquer dans "nos parcs" de la région.

Et qu'on ne vienne surtout pas me dire de me mêler de mes affaires ! Ce sont mes affaires. Je suis chez moi dans chacun des parcs québécois. Je suis chez moi dans chacune des ZEC du Québec, dans la Réserve faunique des Laurentides et sur toutes les terres de la couronne. Je suis chez moi à l'aéroport Trudeau de Dorval, à la Place des arts, à la Grande Bibliothèque, au Biodôme, au Jardin botanique de Montréal à bien d'autres endroits. Et j'en suis fière parce que chacun de ces lieux recèle des trésors qui appartiennent à la collectivité dont je fais partie, une démocratie qui me permet d'intervenir pour influencer l'usage fait de toutes ces richesses communes. Comme pour ma propre maison, je me sens responsable de prendre soin de chacun de ces lieux justement parce que c'est "chez moi".

J'accepte en contrepartie que les habitants des autres régions puissent se sentir concernés par ce qui se passe ici. Je le souhaite même. Je ne parle pas des chicanes stériles où les régions se jalousent entre elles. Mon collègue bloggeur Pascal D'amours dénonçait cette attitude plus tôt cette semaine (lire l'article) et comme lui, je crois que nous avons tous beaucoup à gagner d'une meilleure compréhension mutuelle. C'est pourquoi je condamne la sortie de Karl Blackburn qui perpétue une image de régionaux arrogants et refermés sur eux-mêmes. On ne se surprendra pas ensuite si le reste du Québec donne parfois l'impression de vouloir "dumper" les régions ressources !

Un petit jeu dangereux

Et c'est ce qui m'amène à la stratégie. Si on poursuit la logique de Karl Blackburn et qu'on limite le droit de débattre aux gens qui vivent collés sur l'objet du débat, c'est le mur du poids du nombre que nous allons frapper de plein fouet. Montréal compte près de la moitié de la population du Québec. La majorité des ressources financières y sont concentrées. Les fonds publics sont majoritairement gérés à partir de Québec ou d'Ottawa et les habitants des autres régions, notamment ceux des grands pôles urbains, contribuent plus que nous au "compte conjoint" national. La plupart des motifs qui engagent ces fonds touchent d'abord les grands centres. Si chacun joue uniquement dans sa cour avec ses billes, nous risquons de trouver la nôtre bien petite, redevances sur les ressources naturelles récupérées ou pas. Que ça nous plaise ou non, les moyens de nos ambitions passent par la solidarité interrégionale et plus que jamais, nous devons penser globalement pour être en mesure d'agir localement de façon efficace.

Ce n'est certainement pas en rabrouant les personnes de l'extérieur de notre région qui s'expriment sur des dossiers d'ici qu'on va encourager le reste des Québécois, notamment ceux de la métropole, à s'ouvrir aux régions ressources, à les connaître, et qui sait, à mieux les comprendre. Il serait nettement plus habile de nous allier aux autres régions pour mettre en lumière la complémentarité métropole/régions et démontrer comment nous contribuons tous à la prospérité collective.

Il ne s'agit pas de s'écraser ni de se faire dicter ce que nous devons faire, mais plutôt d'agir avec l'assurance posée de ceux qui avancent pour vrai. En fait, il s'agit simplement de prendre intelligemment notre place dans la caravane au lieu de la regarder passer en aboyant.

Pour en savoir plus:

22 mars 2006

 

La souveraineté comme une courtepointe


Par Sylvain Gaudreault

Comment faire indirectement ce qu’on n’ose faire directement? Il suffit de regarder le comportement politique des Québécois. Incapables de se dire OUI une fois pour toutes, les Québécois se disent OUI à la pièce. Petit à petit, ils se rapiècent une souveraineté à coup de batailles avec le grand manitou fédéral. Les Québécois ressemblent à une grand-mère qui tisse une courtepointe mais qui n’ose l’appeler ainsi. « Mais Grand-maman, tu es en train de faire une courtepointe! », lui dit en cœur la horde des petits-enfants. « Non, non, répond-elle, ce n’est qu’un bout de tissu ». Les Québécois forgent leur souveraineté mais refusent de la reconnaître.

Je suis mal à l’aise face à des débats d’actualité qui, à la fois, mobilisent la classe politique et apparaissent comme des attributs de la souveraineté. Entendons-nous pour définir l’indépendance en trois volets. Il s’agit de la capacité d’un État de : faire toutes ses lois; récolter tous ses impôts; mener seul ses relations internationales.

Voici un bref survol de trois débats d’actualité sous l’angle de ces trois principales caractéristiques de l’indépendance : la politique familiale, le déséquilibre fiscal et la place du Québec à l’UNESCO.

La politique familiale

L’élection de Stephen Harper a relancé la question des relations entre l’État et la famille. Cette question revêt-elle une stricte dimension privée, comme le souhaite le nouveau gouvernement, ou l’État doit-il s’en mêler par des mesures qui dépassent le versement d’une somme forfaitaire afin de favoriser à la fois la conciliation famille-travail et l’éducation de la petite enfance? Avec la mise en place du réseau des services de garde éducatifs (les garderies à 5 $ puis à 7 $), il semble que le Québec a fait son choix.

Mais voilà : Ottawa voit les choses d’un autre œil. Malgré les choix clairs du Québec, le gouvernement central, grâce à l’argent qui lui sort par les oreilles, se mêle de compétences qui ne le regardent pas. Les Conservateurs souhaitent verser une somme de 100 $ par mois par enfant de moins de six ans, et ce, en dépit d’une entente fédérale-provinciale signée avant la dernière campagne électorale par le gouvernement précédent. Cette entente garantissait le versement d’une somme de 1,125 milliard $ sur cinq ans au Québec en faveur des services de garde éducatifs (je vous invite à lire mon récent papier sur le sujet : « Les C.P.E. ou 100 $ par mois? Un débat de société occulté »).

Si le Québec était un pays, notre État national pourrait faire les choix qui lui apparaissent les meilleurs, en tout respect des options différentes de nos voisins. Il s’agit, il me semble, d’une démonstration claire de ce que signifie le pouvoir exclusif de faire toutes ses lois. Au lieu de cela, le Québec est à nouveau contraint de négocier avec un autre gouvernement ce qui apparaît une évidence. Que de temps perdu! Si, à terme, Québec est capable d’arracher à Ottawa le simple respect de l’entente signée, cela sera perçu comme un énorme gain… Et une pièce de plus dans la courtepointe qui n’ose dire son nom!

Le déséquilibre fiscal

Le scénario se répète dans le dossier du déséquilibre fiscal. Pendant que le premier ministre Harper songe à réduire la taxe sur les produits et services (TPS) de 7 % à 5 %, Québec s’évertue à financer ses services essentiels tout en bouclant son budget sans déficit. Il est même question que Québec récupère la part de taxe laissée vacante par Ottawa. Le gouvernement québécois entre dans la valse du Conseil de la fédération afin de créer avec ses partenaires provinciaux un rapport de force face à Ottawa.

Pourtant, que signifie la souveraineté si ce n’est le transfert à Québec de tous les impôts versés par les Québécois à Ottawa? C’est ce qu’on appelle le pouvoir de récolter tous ses impôts. Encore une fois, le moindre gain du Québec dans ce chantier du déséquilibre fiscal sera une pièce de plus dans notre courtepointe schizophrène…

La place du Québec à l’UNESCO

Les tractations entourant la place du Québec à l’UNESCO, l’agence des Nations Unies consacrée à la culture et à l’éducation, représentent la quintessence de l’incapacité chronique à faire le pas vers la souveraineté. Les Libéraux de Jean Charest et les Péquistes s’entendent pour dire que Québec devrait avoir un siège à l’UNESCO considérant sa situation unique en Amérique et le prolongement des compétences québécoises sur la scène internationale (« la doctrine Gérin-Lajoie »). Stephen Harper en a fait une promesse en campagne électorale dans la foulée du « fédéralisme d’ouverture ».

Le lendemain des élections fédérales, en y regardant de plus près, on s’est vite aperçu que les règles de l’UNESCO n’étaient pas aussi souples. Seuls les pays indépendants ont le droit de siéger autour de la table. Ouvrir la porte à un gouvernement non-souverain créerait un précédent en faveur des Corses, des Basques, des Flamands et autres Catalans… La boîte de Pandore, quoi! Jamais les autres pays n’accepteront cela!

Comme prix de consolation, Ottawa propose à Québec de parler en lieu et place de l’ambassadeur canadien, une fois que les deux capitales se seront entendues sur le contenu. Si le Québec menait seul ses relations internationales, il pourrait jouer pleinement son rôle dans le monde. À la place, nous rapiéçons encore un morceau à notre longue courtepointe…

En conclusion…

Cette liste de morceaux de souveraineté pourrait s’allonger. Pensons à la volonté de décentralisation en régions, à la réforme du mode de scrutin ou à la rédaction d’une Constitution propre au Québec. Au lieu d’aller chercher des miettes de souveraineté par la porte d’en arrière, à la pièce, les Québécois ne seraient-ils pas plus avisés de faire le grand bond en avant, une fois pour toutes, et profiter de cette occasion unique pour se bâtir un vrai pays? Je crois que oui.


20 mars 2006

 

Les régions: un Québec cassé en deux


Par Pascal D'amours

Avez-vous suivi la semaine dernière l'offensive menée par certaines régions centrales (Chaudières-Appalaches, Montérégie, Lanaudière, etc.) visant à mettre fin à certains soi-disant avantages des régions ressources comme la nôtre ? Pitoyable !

Les fiers représentants de Chaudière-Appalaches et des autres régions centrales osent affirmer sans rire que certaines mesures fiscales pénalisent grandement le développement économique de leurs régions. 250 leaders socio-économiques de ces régions se sont réunis en Beauce en février dernier afin de dénoncer la soi-disant iniquité. L'opération s'appelle "Cri du coeur". À entendre leur détresse, on pourrait penser que la Beauce abrite des villages tels Murdochville, Chandler ou même Port-Alfred. Une entreprise en transformation de l'aluminium de Montréal, Lefebvre et Frères, intente même une poursuite de plus de neuf millions de dollars contre le gouvernement du Québec pour les avantages consentis aux entreprises implantées dans la "Vallée de l'aluminium" au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Désolé, chers amis des régions centrales, mais je ne suis pas capable de compatir avec vos malheurs; vos récriminations ne tiennent pas la route.

Je ne veux pas accroître la fracture entre les régions centrales et les régions ressources, de toute façon, dans les faits, cette fracture existe depuis plusieurs années déjà. Vous souvenez-vous du document préparé par le Conseil des Affaires sociales en 1989 et intitulé "Un Québec cassé en deux" ? Ce document illustrait avec éloquence le déséquilibre toujours grandissant entre d'une part, la métropole et ses satellites et d'autre part les régions du Québec. Eh bien, la fracture est toujours là, plus présente que jamais et la grosse part du gâteau n'est pas du côté des régions ressources comme semblent le prétendre depuis quelques semaines quelques leaders en manque de publicité. Généralement je n'aime pas jouer la carte de la victimisation; cela me pue d'ailleurs au nez lorsque certains affirment que nous sommes une région baffouée ou maltraitée. Non, mon but ici est plutôt de remettre quelques points sur les "i" et quelques barres sur les "t".

Les statistiques démontrent la cassure.

On peut jongler longtemps avec des statistiques mais certains faits demeurent: c'est dans les régions éloignées que le revenu moyen croît le moins rapidement et c'est également là que le taux de chômage est en moyenne de 3 % plus élevé que dans le reste de la province. Afin d'illustrer noir sur blanc cette déchéance des régions ressources, je vous présente le tableau suivant issu des travaux du centre de recherche CIRANO. Bien que ce tableau soit petit, il est possible de consulter l'étude complète en cliquant sur l'hyperlien au bas du texte.


Comme on peut le voir dans ce tableau, les zones foncées indiquent une situation défavorable en regard des indicateurs situés au haut du tableau (démographie, chômage, dîplôme, revenu, etc.). Ainsi, hormis les exportations à l'étranger, on peut voir aisément que la situation des régions ressources (au bas du tableau) est nettement défavorable en fonction des douze autres indicateurs de performance. Le besoin de maintenir, voire de développer, des programmes spécifiques d'aide aux régions ne fait pas de doute devant un tableau aussi sombre. À moins, bien sûr, de croire au laissez-faire, à la main invisible du marché qui viendra par magie réguler le développement des régions.

La capitale nationale dans sa bulle.

Une autre région qui vit parfois dans une bulle est celle de la Ville de Québec. Malgré un taux de chômage d'environ 5 % (ce qui, pour plusieurs, correspond au plein emploi!), malgré des investissements gouvernementaux per capita hors normes et démesurés, Québec a toujours l'impression d'être la mal-aimée. Pauvre région de la capitale nationale, elle perdra son zoo tout neuf. Déjà, des citoyens de Québec crient à un complot en faveur du zoo de Saint-Félicien. Il suffit d'avoir visité les deux lieux pour constater que le zoo de Saint-Félicien est somme toute modeste et qu'il fonctionne avec une fraction du budget annuel dont jouissait le zoo de Québec.

Nos amis de "Québec sur mer", tout en se préparant pour les festivités du 400e de leur fondation en 2008, ont toujours peur de perdre le statut de capitale nationale. Selon certains hommes d'affaires, le "nouveau" problème, c'est que le premier ministre passerait trop de temps à Montréal au détriment de Québec. "La ville perd tranquillement son titre de capitale nationale" a dit le président de la Chambre de commerce locale. Vite, il faut donc acheter une maison pour qu'elle devienne la résidence officielle de Jean Charest. Wow ! pourquoi pas acheter des pantoufles, un peignoir, des oreillers en plume ? Sur un autre front, des militants péquistes de Québec travailleraient fort afin de convaincre André Boisclair de se présenter dans un comté de la région de Québec aux prochaines élections. Qu'on se le tienne pour dit, de gré ou de force, Québec veut son premier ministre afin de se faire bichonner.

Une meilleure connaissance mutuelle

Il faudra à terme que les régions en arrivent à un dialogue plus constructif. Un dialogue construit sur une meilleure connaissance mutuelle. En somme, je pense qu'il faudra mettre en place dans les meilleurs délais, non pas un nouveau ministère des Régions, mais une agence de voyage afin de favoriser les déplacements de tout un chacun partout au Québec.


Pour aller plus loin:

CIRANO, La dimension territoriale des politiques de développement économique au Québec, Février 2005: http://www.cirano.qc.ca/pdf/publication/2005RB-01.pdf

18 mars 2006

 

La peur du changement comme alibi: pu capable !


Par Denise Turcotte

C'est devenu un lieu commun: on a peur du changement. Cela fait partie de la nature humaine il paraît. On refuse que nos conditions de travail soient revues pour s'adapter aux conditions du marché mondialisé ? C'est normal, c'est parce qu'on a peur du changement. On ne croit pas que la privatisation du système de santé soit une bonne idée ? C'est parce qu'on "résiste" au changement. On ne veut pas ouvrir la porte à la sous-traitance ? Peur du changement. On ne veut pas du nouveau système informatique sensé tout faire mieux et plus vite ? Encore la peur du changement. À entendre certains gestionnaires et certains politiciens, c'est comme si, au cours du dernier quart de siècle, nous étions collectivement devenus une bande d'encroûtés ivres de routine.


Et pourtant, des changements à la tonne

C'est drôle, l'image que j'ai de mes semblables n'a pourtant rien d'un portrait figé. Je regarde autour de moi et c'est tout le contraire que je constate: ça déménage, ça change d'emploi, ça retourne aux études, ça se sépare, souvent dans la douleur, ça change de look, ça refait la déco de la maison, ça rénove, ça s'achète des gadgets électroniques dont je n'arrive même pas à comprendre le fonctionnement, ça voyage… De l'Arctique à la forêt d'Amazonie, il n'y a presque plus un recoin de ma petite planète bleue qui n'ait été foulé par un explorateur téméraire. Jusqu'à la lune et à l'espace qu'on ausculte avec des télescopes de plus en plus puissants. Jusqu'au temps, même ce bon vieux temps qui est devenu tout relatif depuis qu'Einstein a fait voyager ses montres à un train d'enfer. Et ça invente, ça patente, ça construit, ça imagine de nouveaux moyens, de nouveaux bidules parfois tellement extravagants que l'imagination humaine me laisse ébahie devant tant de nouveautés.

Quand je compare la vie de ma grand-mère, ou même celle de ma mère avec la mienne, la différence est renversante, et pas seulement dans les détails: les croyances, les valeurs et les concepts sont très différents de ce qu'ils étaient il n'y a même pas cinquante ans, tout comme le sont la façon de vivre et les objets qui meublent le quotidien. Rien que l'ordinateur qui rend ce blogue possible représente l'aboutissement d'une somme incroyable d'innovations. Pour des gens qui sont sensés avoir peur du changement et vouloir rester dans le confort de ce qu'ils connaissent, je trouve qu'on a fait un méchant "bout vite" !


Un prétexte bien pratique

Alors par quelle alchimie en vient-on, nous les "bibittes évolutives" par excellence de l'univers connu, à se qualifier entre nous de "résistants au changement " ? Je veux bien croire qu'il se trouve un certain nombre d'individus bornés qui se cramponnent férocement à leurs habitudes et à leurs certitudes, mais n'avez-vous pas déjà remarqué que c'est presque toujours quand on parle de milieux de travail ou de services publics que les expressions "peur du changement" et "résistance au changement" sont invoquées ? Et ça ne vous chicotte pas, vous, que ça soit presque toujours lorsqu'on parle de changements qui ne sont pas à priori des améliorations évidentes pour les individus qui en font les frais que la supposée "peur du changement" frappe le plus fort ? En d'autres termes, est-ce que ça se pourrait que, dans bien des cas, on soit tout simplement réticents à accepter quelque chose qui n'est pas bon pour nous, ce qui tient de la plus élémentaire prudence et non pas de la peur du changement ?


La preuve par l'absurde

Voyons ça sous un autre angle. Pourquoi n'entend-on jamais des choses comme "si les femmes continuent de gagner moins que les hommes pour un travail équivalent, c'est que les organisations qui les emploient ont peur du changement", ou "si Wal-Mart n'arrête pas d'acheter des produits fabriqués par des enfants, c'est parce que la compagnie a peur du changement " ou encore "si les dirigeants des entreprises dont les résultats financiers sont médiocres continuent de se verser de généreux bonus, c'est parce qu'ils ont peur du changement" ou bien "si le gouvernement ne respecte pas la Loi sur l'élimination de la pauvreté qu'il a votée, c'est parce qu'il a peur du changement" ou encore "si le G8 n'efface pas la dette des pays du tiers-monde, c'est parce que les pays riches ont peur du changement", ou bien (une petite dernière) "si le Conseil du patronat est contre la hausse du salaire minimum, c'est parce qu'il résiste au changement" ?

Ça sonne drôle n'est-ce pas ? Noam Chomsky a longuement expliqué comment certains groupes s'y prennent pour installer des idées dans l'opinion publique et faire en sorte que, en les répétant comme des évidences et en jouant sur nos sentiments, notre culpabilité, notre bonne foi, notre patriotisme et toutes ces cordes sensibles, ce qui nous semblait à priori inacceptable devienne progressivement la norme. Il appelle ça "manufacturing consent" (traduction littérale: la "fabrication du consentement").

C'est à Chomsky que je pense lorsqu'on traite de "résistants au changement" des gens ou des groupes qui refusent tout simplement de se faire… avoir. La résistance au changement existe certainement, mais elle n'est pas ce qu'en ont fait les gestionnaires et les politiciens dont elle est devenu l'alibi magique pour mettre en échec nos mécanismes de protection.


Plutôt la vérité

Bref, si on veut me faire souffrir, qu'on me le dise franchement. J'évaluerai les enjeux et je déciderai s'ils en valent la peine. Mais qu'on n'essaie plus de me faire sentir rétrograde, anti-progrès, pas cool et sans courage quand je mets en doute l'utilité et la pertinence des changements qu'on veut m'imposer. Je n'ai pas peur du changement. Mais je crains la bêtise, l'incohérence, l'injustice, l'incompétence, le brassage d'air qui obéit aveuglément à chaque nouveau buzzword de gestion, les décisions prises sans vision et dont les effets pervers sont plus grands que les bénéfices escomptés, les problèmes qu'on repousse, qu'on occulte ou qu'on gère au lieu de les régler. Et comme j'ai dans ma petite besace de vie pas mal d'exemples de tous ces fléaux, oui, je l'avoue, je résiste. Et signe.

15 mars 2006

 

Les C.P.E. ou 100$ par mois? Un débat de société occulté


Par Sylvain Gaudreault

Il est fort séduisant pour des parents de recevoir 100 $ par mois par enfant de moins de 6 ans. Vous avez reconnu la proposition de Stephen Harper en matière de politique familiale. Soit-dit en passant, rappelons que la famille, comme l’éducation et la santé, est une compétence exclusivement provinciale. Cela n’a pourtant pas empêché le Parti conservateur de faire de la politique familiale un axe central de sa plate-forme électorale dont le leitmotiv, par ailleurs, est le « fédéralisme d’ouverture »…

Conservatisme et interventionnisme

Laissons ici de côté les contradictions apparentes ou cachées du nouveau gouvernement pour nous attarder au fond des choses. Dans le débat entourant l’allocation de 100 $ par mois, on a occulté un pan important d’une question de société majeure. Quel type de relations famille/État voulons-nous au Québec? Souhaitons-nous une conception privatiste qui, à l’instar des États-Unis et du reste du Canada, est basée sur le respect de la vie privée, sur la liberté de choix absolue des parents et sur la non-ingérence de l’État dans la vie des familles? Ou au contraire, souhaitons-nous l’élaboration d’une politique publique axée, d’une part, sur la conciliation famille-travail et, d’autre part, sur l’éducation de la petite enfance? Il s’agit d’une confrontation entre deux conceptions différentes à l’égard de la famille : l’une très conservatrice et l’autre interventionniste. Clairement distincte de ce qui se fait ailleurs en Amérique du Nord, la pratique au Québec – caractérisée par des services de garde éducatifs et à contribution réduite pour les enfant de 0-4 ans (les « garderies à 7 $ ») – participe même à la définition du « modèle québécois ».

Il n’est pas inutile de se rappeler les principes ayant guidé la mise en place du réseau des Centres de la petite enfance (CPE) en 1997. Ceux-ci s’inscrivaient dans une vision large de l’éducation qui prévoit qu’une fois sortis des CPE, les enfants sont pris en charge par le système scolaire qui commence par la maternelle à plein temps. En dehors des heures de classe, les écoles offrent aussi des services de garde à contribution réduite. Tous ces services ont une vocation éducative. Ils visent le développement global de l’enfant. Ils favorisent la prévention de l’abandon scolaire et encouragent très tôt la réussite. Ce système se veut universel. Il s’adresse tant aux parents mieux nantis et plus scolarisés qu’à ceux plus démunis à tous égards mais qui souhaitent néanmoins réintégrer le marché du travail tout en offrant une éducation de qualité à leurs enfants. N’est-ce pas là un projet de société stimulant?

Le miroir aux alouettes de Stephen Harper et compagnie laisse entendre que personne n’est mieux placée que les parents eux-mêmes pour savoir ce qui est bon pour leurs enfants. C’est vrai! Mais la natalité n’est pas qu’affaire individuelle. La réussite de tous est également un défi qui interpelle la société, au même titre que la participation du plus grand nombre de parents au marché du travail, particulièrement les mères. Nous savons que ce sont encore elles qui restent à la maison pour élever les enfants lorsque la conciliation famille-travail n’est pas au rendez-vous. Considérant la quête incessante de l’égalité entre les sexes, est-ce franchement un retour en arrière que nous voulons? Quant à moi, je réponds non.

Il faut donner le temps au système des CPE de faire ses preuves. Plusieurs études internationales indiquent qu’un service de garde de qualité influence positivement les résultats scolaires des enfants et qu’il aide à réduire les comportements problématiques. Le système de garde québécois n’a pas encore dix ans et sa clientèle est d’âge pré-scolaire. Le bilan d’une telle politique sociale se mesure sur le long terme. Attendons de voir ce que deviendra la première génération des « poupons CPE ». Peut-être que ces futurs adultes seront plus attentifs aux autres, plus sociables et moins agressifs. J’y crois!

La vraie question

Quelle est la meilleure façon de réduire les inégalités dans le développement des enfants? Est-ce en versant une allocation mensuelle de 100 $ aux parents ou est-ce en posant un acte de foi en l’éducation comme outil de développement global des enfants? Je vote pour la deuxième option. Elle n’enlève rien aux parents. Au contraire, le système des CPE vise à accompagner ces derniers dans leur rôle d’éducateurs. Ce système postule que les parents veulent le mieux pour leurs enfants, peu importe leur condition sociale. Ils sont invités à s’impliquer dans la gestion de leur CPE à but non lucratif. Il s’agit-là d’un très grand geste de confiance de l’État – vu comme émanation de la collectivité – à leur endroit.

Je reconnais qu’il y a un paradoxe. Ce sont les enfants issus de familles à risque en matière de réussite scolaire qui fréquentent le moins les CPE. Faut-il y voir pour autant un échec du système? Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain? Je ne crois pas. A contrario, cela prouve qu’il faut poursuivre dans la voie des CPE, maintenir l’universalité des services et l’accessibilité au moindre coût. Autrement dit, il faut s’opposer à la politique « coast to coast » du 100 $ de Stephen Harper et réclamer le maintien du versement des sommes prévues par l’entente signée avec le gouvernement de Paul Martin avant l’élection du 23 janvier dernier. Cette entente prévoyait le versement d’une somme de 1,125 milliard $ sur cinq ans au gouvernement du Québec en faveur des services de garde. Cette somme aurait pu servir à accroître le nombre d’éducatrices spécialisées et à améliorer leurs conditions de travail, autant de facteurs contribuant à la qualité des services.
Vivre ensemble veut-il dire encore quelque chose? Permettez-moi ici une digression. Même si je préfère l’interventionnisme de l’État dans la politique familiale, je respecte néanmoins les choix plus conservateurs d’une société sur cette question. En revanche, je déplore que le Québec ait encore à se battre pour mettre en œuvre ce qu’il pense être le mieux pour ses enfants. Si le Québec était maître de tous ses choix – ce que signifie l’indépendance politique – il pourrait consacrer ses énergies et ses ressources à bonifier un système d’éducation innovateur qui fait des jaloux ailleurs dans le monde. Au lieu de cela, il se diminue à n’être qu’une province comme les autres. Quelle tristesse!

14 mars 2006

 

Faut-il vraiment éliminer la dette du Québec ?


Par Pascal D'amours

Jeudi prochain, le 23 mars, le gouvernement Charest présentera son prochain budget annuel. Au-delà des colonnes de chiffres, des ajustements ici et là ou des pleurs et grincements de dents de Logem’entraide, un enjeu devrait retenir notre attention : le spectre de la dette du Québec.

Nous sommes déjà en mars, mais je me lance quand même dans une prédiction : l’année 2006 sera l’année de la lutte à finir avec la dette au Québec. Voici le cheval que chevauchera Charest pour les mois à venir. Pourquoi fera t-il cela, me direz-vous ? Parce que la dette a une puissante charge symbolique et permet de mobiliser les citoyens derrière un enjeu commun. Le positionnement politique est archi-simple et efficace : la dette est l’ennemi à abattre, le serpent qui a souillé notre paradis perdu.

Une unanimité malsaine

La dette, c’est du gâteau pour un politicien. À toutes les semaines, un sondage, une déclaration de gens d’affaires ou une nouvelle étude de Statistique Canada relancent l’hystérie de la dette. Actuellement, tous les commentateurs de l’actualité ou presque, tous les partis politiques à l’Assemblée nationale et une bonne partie de vos voisins en conviennent: la dette, c’est mauvais et il faut la réduire rapidement. Même des jeunes ont récemment mis sur pied une coalition arc-en-ciel (libéraux, péquistes, étudiants, etc.) afin de réclamer des interventions musclées pour contrer ce fléau. Qu’est-ce qu’un ministre des finances peut demander de plus devant une telle unanimité ? Le gouvernement Charest n’aura même pas à dramatiser la situation davantage, les électeurs sont prêts et n’attendent plus qu’un signal. On le voit, l’austérité budgétaire est devenue synonyme de sagesse populaire au Québec. Certains, comme notre « bon » maire Jean, l’ont compris bien avant d’autres.

La crise appréhendée que suscite notre dette pousse aux rassemblements, à une solidarité soudaine, un peu comme le fait d’ailleurs toute crise. La présence d’une crise (réelle ou imaginaire) permet aux politiciens une reprise en main des commandes politiques. Résorber la dette deviendra un test pour notre nation, une menace que tous devront affronter ensemble. Au fond, ce qu’espèrent les stratèges de Charest, c’est que l'inquiétude générale permette un relâchement des résistances dans la population. Combattre la dette ne sera pas un combat facile, il faudra couper dans les programmes, réduire certaines allocations, hausser certains tarifs. Au fond, la dette fait appel à la fierté nationale et à l’esprit de sacrifice pour le salut du bien commun. Qui s’élèvera devant ce qui semble une démonstration d’évidences ? Bien peu sans doute. Et c’est justement pourquoi il faudra surveiller Charest encore davantage au cours des prochains mois.

L’utilisation de la crise des finances publiques pourrait amener certains idéologues de droite à mener parallèlement une lutte contre l’État-providence. Les gens d’affaires et les conservateurs qui demandent des coupures importantes dans les dépenses de l’État se cachent peut-être derrière la nécessité de réduire la dette alors que dans bien des cas, le but recherché est l’État minimal. Est-ce le cas du gouvernement Charest ? Je n’ose pas m’aventurer. Faites-le vous- mêmes si le cœur vous en dit.

Mais est-ce bien nécessaire de réduire la dette du Québec ?

À mon avis, le problème de la dette est réel et devrait légitimement nous préoccuper en tant que citoyen. Cependant, le Québec n’est pas au bord du gouffre comme le laissent entendre certains chroniqueurs économiques. Présenter le problème comme un obstacle au salut de la nation tient de l’enflure verbale et de la manipulation des symboles. Et je n’en peux plus d’entendre dire que nous avons la pire dette en Amérique du Nord ou que nous sommes les américains les plus taxés. Cessons de nous comparer aux ayatollas de la droite de l’ouest canadien ou des Etats-Unis et regardons un peu plus vers l’Europe. Certains économistes gagneraient à faire preuve de cette honnêteté minimale.

Les économistes « honnêtes » vous le diront, ce n’est pas la taille absolue de la dette qui compte mais sa taille en proportion de notre richesse collective. Oui, j’avoue, de savoir que le Québec a une dette de 116 milliards de dollars et qu’elle s’accroît encore peut faire peur. Cependant, saviez-vous que le poids de la dette dans l’économie québécoise diminue constamment depuis que les déficits annuels sont davantage controlés ? Alors que la dette représentait 52 % du PIB québécois en 1998, elle représente maintenant moins de 44% du PIB. La clé du contrôle des finances publiques c’est de s’assurer que la croissance économique augmente plus rapidement que la taille de la dette. C’est maintenant le cas du Québec après les années de coupures sous Lucien Bouchard. Nous ne sommes plus dans un cercle vicieux, mais dans un cercle de plus en plus vertueux. Peu de gens savent que la dette du Canada représentait 115 % du PIB en 1946. A-t-on déclaré faillite à ce moment ? A-t-on alors remboursé la dette sans ménagement ? Au contraire, les années qui ont suivi ont été marquées par une expansion du rôle de l’État ainsi qu’une croissance économique soutenue. Sans même rembourser sa dette, le Canada a réussi à réduire le poids de celle-ci à moins de 20 % du PIB en 1974. Par la suite, la perte du contrôle des dépenses de l’ère Trudeau, l’inflation et la faible croissance ont tout saboté.

Il n’est donc pas urgent de rembourser rapidement la dette. Ce serait un geste de zèle insensé. Charest devrait se contenter d’un contrôle serré des dépenses publiques tout en appuyant la croissance de l’économie. Voilà ce qui serait la chose à faire. Mais je ne pense pas que Charest écoutera le petit oiseau-mouche que je suis. Il y a une rentabilité politique évidente à faire de la dette un épouvantail afin de regagner le cœur des électeurs.

08 mars 2006

 

"Mort de la globalisation" de John Saul: et si tout redevenait possible ?


Par Denise Turcotte

Comme je sais que la pile des livres qu'on voudrait avoir lus monte parfois plus vite que celle des livres qu'on prend le temps de lire, je vous raconte un peu ce dont parle John Ralston Saul dans "Mort de la globalisation", qui vient de paraître en traduction française chez Payot.

C'est un livre qui m'a fait beaucoup de bien. Je suis préoccupée depuis longtemps par le cynisme ambiant qui freine l'engagement citoyen. Plusieurs de mes concitoyens estiment que l'implication politique est inutile et le désir de souveraineté un peu vain puisque ce ne sont ni les politiciens ni les états qui décident vraiment. J'ai trouvé dans le livre de John Saul des arguments nouveaux pour leur répondre que tout est possible et que nous pouvons agir, maintenant.

Au cours des dernières années, beaucoup d'auteurs se sont employés à décrire les vices, les méfaits et les impacts négatifs de la globalisation. L'originalité de John Saul c'est qu'il est le premier à affirmer (et à démontrer) que la globalisation, c'est fini ! Nuançons tout de même, on parle ici de la globalisation comme une idéologie qui aborde le monde à travers le seul prisme de l'économie, et qui prétend que les lois du marché peuvent gouverner le monde et transformer les états en notion obsolète. On ne dit pas que les échanges internationaux sont chose du passé ni qu'il faut revenir au protectionnisme pur et dur.

Les promesses non tenues

Rappelez-vous ce que nous promettaient les gourous de l'école de Chicago, Milton Friedman en tête, dans les années 70 et 80: l'économie, et non plus la politique, gouvernerait nos vies, le pouvoir des états serait réduit voire anéanti, les lois du marché global créeraient un nouvel équilibre basé sur les échanges commerciaux, ces échanges généreraient la croissance qui apporterait la prospérité, qui à son tour amènerait la démocratie, une saine gouvernance et la stabilité internationale. Un p'tit muffin, avec ça ? Et tout cela était inévitable, inéluctable: une fatalité face à laquelle citoyens et gouvernants étaient complètement impuissants ! Pas étonnant que tant de gens se soient désintéressés de la politique ! Et que plusieurs de ceux qui prétendaient être nos leaders soient devenus des technocrates plus soucieux de gérer les problèmes que de les régler.

Saul raconte la montée de l'idéologie de la globalisation et son déclin. Avec de nombreux exemples, il démontre que même ses plus ardents partisans, ceux qui l'avaient érigée en "religion", sont de plus en plus nuancés dans leurs propos, quand ils n'avouent pas carrément leur échec. Bien sûr, on ne convoquera pas les médias à Davos pour annoncer la mort de la globalisation, on se garde une petite gène, on soigne son image, mais nombreux sont les indices qui montrent qu'on est déjà en train de passer à autre chose. À quoi d'autre ? On ne sait pas très bien encore. Saul parle d'un "vide", d'une transition entre deux idéologies. Un vide où tout est à définir, où tout redevient possible pour autant qu'on prenne notre place et qu'on se donne la liberté de choisir dans quel monde nous souhaitons vivre.

Le retour de l'état-nation

Ce qu'il note par contre, c'est que l'état-nation, dont on nous avait annoncé la disparition, effectue au contraire un retour en force. Avec de nombreux exemples, Saul démontre que les nations qui s'en sortent le mieux par les temps qui courent sont celles qui jouent pleinement la carte de l'état régulateur. L'Inde et la Chine en tête. Mais aussi la Malaysie, qui s'est relevée de la crise asiatique en bloquant les exportations de capitaux étrangers et en augmentant les tarifs douaniers, s'attirant la réprobation internationale jusqu'à ce que "les experts" soient forcés d'admettre que ça marchait. Et la Nouvelle-Zélande, cheftaine de la première heure des réformes néolibérales, qui re-nationalise et rétablit progressivement les mécanismes de régulation balancés par dessus bord au cours de la dernière décennie.

S'il aborde le nationalisme, porteur du pire ou du meilleur selon ce qu'on en fait, John Saul, tout conjoint de l'ex-vice–reine qu'il est, se garde bien de remarquer que devenir une nation pourrait, dans ce contexte, présenter de nombreux avantages pour le Québec. Il faudrait cependant beaucoup le sous-estimer pour conclure qu'il n'y a pas songé, lui qui s'attarde longuement à la nouvelle donne créée par la naissance d'une vingtaine de nouveaux états en Europe seulement. Présumons qu'il laisse aux souverainistes le soin de franchir le pas que "son excellence", même ex, ne peut pas se permettre.

À nous de jouer

Certains critiques ont reproché à Saul ses contradictions et ses flous. Moi je suis plutôt à l'aise avec une pensée complexe, pleine de nuances et qui n'exclut ni le doute ni les paradoxes. Cela me rassure bien plus que le ton péremptoire sur lequel on a ressuscité "la main invisible" d'Adam Smith sensée transformer comme par magie une somme d'intérêts individuels en un bien-être collectif équilibré.

Après presque trois décennies où on a tenté de nous convaincre que les dirigeants que nous élisions pouvaient au mieux gérer quelques modalités mineures de processus contrôlés par des forces du marché hors de leur portée, je reçois John Saul annonçant la mort de la globalisation comme une véritable bouffée d'air frais, comme une libération. La globalisation est morte, vive le pouvoir citoyen! Enfin le possible ! Il était temps. Et il faut que ça se sache au plus vite. Avant que le désabusement nous ait tous transformés en télé-abrutis résignés à laisser le sort du monde à ceux qui veulent notre bien et qui l'obtiennent.


Pour aller plus loin:

Écoutez l'entrevue que Marie-France Bazzo a réalisée avec John Saul à l'émission Indicatif Présent de Radio-Canada le 21 mars 2006:
http://www.radio-canada.ca/radio/indicatifpresent/chroniques/70911.shtml

 

Le kirpan, la vraie intégration et le racisme sous-jacent


Par Sylvain Gaudreault

Je suis d’accord avec la Cour suprême du Canada qui autorise le port du kirpan dans les écoles. Je m’oppose aux énormités entendues ça et là sur les ondes et sur les forums, allant de la préservation de la laïcité des écoles à la douteuse comparaison entre un kirpan et une vulgaire casquette portée par les ados. Allez lire les interventions sur le forum de cyberpresse.ca sur le sujet. Vous verrez qu’il y a encore un fond d’intolérance dans notre société. Des gens vont même jusqu’à dire : « Je vais m’inventer une religion et exiger le droit d’apporter une kalachnikov à l’école ». Bon sang!

Laïcité

Réglons tout de suite une chose : le port du kirpan à l’école n’a rien à voir avec la laïcité du système d’éducation québécois. Dans cette histoire, il est question d’un individu qui réclame le droit de porter un signe religieux à l’école, comme d’autres portent une croix au cou ou une calotte juive sur la tête. Il faut faire une distinction essentielle entre un individu et une institution. Ici, il n’est aucunement question que l’institution scolaire oblige le port du kirpan, comme elle ne ramènera pas les crucifix dans les classes ou qu’elle ne forcera pas tous les élèves à manger kasher.
Quand l’école publique québécoise s’est laïcisée, on a déboulonné les crucifix. L’enseignement moral a cessé de devenir l’exception à la règle de l’enseignement confessionnel. Le jugement Multani ne remet aucunement en question cette évolution. À cet égard, le Québec a opté pour un enseignement culturel des religions. Pour forger un esprit critique chez les jeunes, cela est nettement préférable au dogmatisme d’antan. À la suite de la décision de la Cour suprême, aucune école ne mettra de côté l’enseignement de valeurs universelles au profit de la diffusion des préceptes sikhs. Attention! Évitons de mélanger deux concepts différents.

Chartes

Par ailleurs, je pense que les Québécois apprécient mal l’impact des chartes des droits et libertés dans la construction de leur identité. Tenez-vous bien. Je vais affirmer ce qui semble une énormité à première vue : Pierre Elliott Trudeau a fait une œuvre remarquable.

Ouf! Ça va? Vous pouvez continuer à lire? Comprenez-moi bien. Je suis de ceux et celles qui contestent la manière dont s’est fait l’enchâssement de la Charte dans la Constitution en novembre 1981, à l’occasion d’une « Nuit des longs couteaux » contre le Québec. Je déplore la banalisation du caractère distinct du Québec et de sa langue française, aujourd’hui assimilés dans le grand tout multiculturel canadien. Il s’agit là d’erreurs fatales pour l’unité canadienne. Elles symbolisent la dérive du fédéralisme vers un État de plus en plus centralisé. Je questionne également les trop grands pouvoir remis aux juges.

En revanche, je constate les progrès incroyables qui ont été faits quant à la promotion de l’égalité de tous les citoyens, sans égard à leur sexe, leur race, leur religion, leur handicap ou leur orientation sexuelle. Sans les chartes et les outils qu’elles ont mis en place – comme le Tribunal et la Commission des droits de la personne – bon nombre d’avancées en faveur des minorités n’auraient jamais vu le jour. Pensons simplement à la question du mariage entre conjoints de même sexe, par exemple.

Dans quelle genre de société voulons-nous vivre? Repliée sur elle-même ou pluraliste? Qui ne pense pas que les immigrants ne font pas suffisamment d’efforts pour s’adapter à leur société d’accueil? Dans notre pays dont l’histoire est une véritable courtepointe d’influences diverses, notamment autochtone, française et britannique, jusqu’où devons-nous en rester au stéréotype qui dit : « Ce sont à eux de s’intégrer, pas à nous de changer notre façon de faire »?

Contrairement à ce qui se passe en France, je suis d’avis que la formule typiquement canadienne de « l’accommodement raisonnable » a été une bonne façon de s’adapter à une société devenue multiethnique. La France, par exemple, n’en est pas là, deux cent seize ans après la révolution des droits de l’Homme et du citoyen. Sa constitution est un espèce d’être sans bras, incapable d’agir face aux discriminations directes contre ses citoyens soi-disant « égaux » devant la loi. À ce compte-là, faut-il s’étonner que ça chauffe dans les banlieues françaises?

La vraie intégration

Je suis d’avis que si le jeune Multani avait pu fréquenter plus tôt l’école avec son kirpan, celui-ci étant bien serré dans un fourreau cousu et placé sous ses vêtements, il n’aurait pas quitté l’école publique de langue française pour une école privée anglophone. Aujourd’hui, ce jeune serait peut-être davantage intéressé à contribuer à l’évolution de la société québécoise et ses camarades de classe seraient peut-être plus ouverts à l’égard des particularités de la religion sikh. Peut-être, peut-être, peut-être…

Le plus absurde, c’est que pendant que nous fendons les cheveux en quatre sur la présence ou non d’un objet somme toute inoffensif à l’école, nous passons à côté du véritable enjeu de l’intégration des minorités visibles : l’égalité de traitement dans le champ économique. À cet égard, le Québec fait figure de parent pauvre. Par exemple, selon le recensement de 2001, le Québec était la province canadienne où l’écart entre le taux de chômage des Blancs (7,8 %) et celui des Noirs (17,1%) était le plus grand. Cet écart de 9,3 % est énorme comparativement à l’écart moyen canadien qui n’est que de 4,4 %. Il n’y a pas de quoi être fier…

Continuons de regarder de travers « ces gens-là qui refusent de s’intégrer ». Refusons des mesures d’accommodement raisonnable qui ne visent qu’à poursuivre l’enrichissement culturel d’une société qui s’est constamment construite sur des apports étrangers. À ce rythme-là, nous nous apercevrons bientôt, ahuris, que la fausse laïcité sur laquelle nous déchirons nos chemises est une notion bien théorique pour ceux et celles qui se voient refuser l’accès à une école, à des emplois et à des logements à cause de leur croyance religieuse ou de la couleur de leur peau. Mais ce jour-là, il sera trop tard…

07 mars 2006

 

Port-Alfred, les vendeurs de rêves et la mondialisation


Par Pascal D'amours

Ça y est. C’est fait! L’usine d’Abitibi-Consol à Port Alfred disparaîtra finalement. Les oracles annoncant la énième renaissance de cette friche industrielle, eux, ne semblent pas prêts de se taire.

Bien des apprentis sorciers, des politiciens, nous ont promis depuis plus de cinq ans que cette usine se remettrait en marche et que les travailleurs travailleraient pour de bon. La soi-disant relance de l’usine de Port-Alfred a connu bien des détours et les vendeurs de rêves ont su s’adapter chaque fois pour exploiter la situation de détresse des travailleurs et de leurs familles. Les élus politiques qui ont l’instinct de survie savent fort bien que l’espoir est un sentiment qui a beaucoup de valeur en termes de capital politique.

En 2001, alors qu’à l’époque Abitibi-Consol refusait d’investir pour moderniser l’usine de Port-Alfred, la solution était la vente de l’usine. Puis, au gré des circonstances, les contours du mirage ont changé : comité de relance de l’usine, la fameuse carte cachée du maire, et le dernier en lice était la mise en place par Promotion Saguenay d’un groupe de travail pour dénicher des investisseurs. Maintenant que l’échec est total et que l’usine sera démolie, Serge Simard, président de l’arrondissement de La Baie rêve déjà de condos de luxe sur le site de l’ex-usine.

Mais l’administration du maire Tremblay n’est pas seule parmi ceux qui ont vendu du rêve à la population baieriveraine pendant cinq ans. André Harvey, Robert Bouchard et bien d’autres se sont accrochés à des chimères afin de nous faire croire que eux avaient des solutions, que eux possédaient une baguette magique. Pendant toutes ces années, personne, absolument personne, analyste, syndicaliste, élu, économiste n’a voulu regarder la fermeture de l’usine sous l’angle d'une réalité économique toute simple : la fermeture de l’usine de Port-Alfred est une illustration du processus de mondialisation qui détruit notre trame industrielle régionale.

J’ai l’impression que nos élites régionales ont encore les mêmes réflexes économiques que pendant l’âge d’or qu’a connu la région durant les années 50-60. On dirait que l’on attend encore la grosse entreprise comme le messie; comme si cela était encore possible ! Les empreintes de notre âge d’or économique ont laissé des traces dans bien des esprits et nombreux sont ceux qui espèrent de façon irréaliste par exemple que la papetière de Kénogami se modernisera ou qu’Alcan annoncera la construction d’une nouvelle usine à Jonquière. Pourrait-on aborder notre situation économique régionale avec les yeux du présent et faire les constats concernant les ravages régionaux de la mondialisation?

Parler de mondialisation

Parler de mondialisation, est-ce si tabou ? As-t-on peur d’être associé à des « granoles », des vandales ou des jeunes marginaux si l’on s’intéresse aux enjeux de la mondialisation ? L’image que nous renvoient les médias de la mondialisation est celle de jeunes qui lancent des pierres ou qui manifestent en marge des sommets économiques internationaux. Il faut pourtant voir le tout autrement, les jeunes marginaux qui, par milliers, manifestent au Sommet de Québec ou ailleurs revendiquent la domestication du capitalisme sauvage et lutte pour la survie de régions comme celle du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Seulement quelques intellectuels au Canada, comme le réputé John Saul (oui, oui, celui qui était à « Tout le monde en parle ») nous entretiennent de ce péril qui change nos vies de façon quotidienne.

Bien que je ne sois pas un expert en économie ou en finance, j’aime souvent utiliser le même
exemple pour expliquer comment le capitalisme sauvage et la course aux rendements accrus nous affectent dans nos vies quotidiennes.

Un citoyen dans la spirale

Prenons un cas, appelons-le Roger, employé de l’usine Alcan à Jonquière. Pendant les vingt-cinq dernières années, Roger a cotisé dans un régime de retraite. Désireux de prendre sa retraite bientôt, Roger espère que les gestionnaires de son régime de retraite auront obtenu de bons rendements afin qu’il accède à une retraite dorée. Roger ne connaît pas les placements de son régime de retraite. Il possède même, à son insu, des actions d’Alcan. Les gestionnaires de son fonds de retraite veulent un excellent rendement pour tous les « Roger » qui y cotisent et exigent des entreprises dont ils détiennent des actions un rendement phénoménal. De son côté, la compagnie Alcan est consciente que si le rendement n’est pas celui escompté par tous les gestionnaires de fonds comme celui de Roger, alors l’action en bourse dégringolera. Que fait alors la compagnie Alcan ? Alcan a annoncé il y a quelques mois qu’elle change sa philosophie d’investissement dans les nouveaux projets et plutôt que d’appuyer des projets rentables (comme ce serait le cas pour une nouvelle usine à Jonquière) Alcan n’investira plus désormais que dans les projets dont la rentabilité est au « top » parmi tous les projets rentables. Résultat : Alcan ne remplacera pas l’usine de Jonquière et Roger perdra son emploi quelques années avant de prendre sa retraite dorée…

Morale : Sans le savoir, nous sommes des millions à cotiser aveuglément dans des REER ou des régimes de retraite qui ultimement provoqueront la fermeture d’usines chez-nous. Notre type de consommation où nous cherchons toujours le prix le plus bas a le même effet. La délocalisation des emplois et la construction d’usines en Chine, en Inde ou ailleurs au Tiers-Monde n’est en définitive que la résultante d’une course effrenée aux rendements toujours plus élevés par des investisseurs. Une spirale infernale et une course dénuée de tout sentiment humain…

Sachant que la globalisation des marchés ne disparaîtra pas du jour au lendemain, l’altermondialisme (défendu par les opposants au capitalisme sauvage) vise à donner un visage humain à cette mondialisation. Il serait temps que nos élites et pourquoi pas nos élus commencent à s'intéresser réellement au phénomène. Nous y reviendrons dans de prochaines chroniques.


Pour aller plus loin:

Entrevue sur le livre de John Saul, "Mort de la globalisation":
http://www.cyberpresse.ca/article/20060304/CPSOLEIL/60304046/5205/CPSOLEIL

03 mars 2006

 

Pompiers: notre responsabilité de protéger ceux qui nous protègent


Par Denise Turcotte

Ainsi Saguenay devrait embaucher une vingtaine de pompiers pour se conformer aux exigences de la CSST. Les médias en ont fait état il y a quelques jours. D'abord plus résigné qu'à l'habitude lorsqu'il a annoncé la chose, le maire Jean Tremblay a rapidement fait volte-face. Exactement au lendemain du rejet du projet de convention collective par le syndicat des pompiers au fait, une coïncidence bien trop belle pour en être une vraie.

Le maire cherche maintenant tous les moyens d'échapper à une obligation qui, selon lui, coûterait trop cher à la ville. Il faut l'entendre invoquer notre gros bon sens et nous expliquer qu'on ne peut toujours bien pas placer un pompier devant chaque maison, que ça n'a rien à voir avec la sécurité de la population, que ça concerne uniquement la sécurité des pompiers et surtout, surtout, que c'est très bien comme c'est là puisque qu'on a jamais eu de problème avant.

Bref, ce que monsieur le maire cherche à nous faire comprendre, c'est que la CSST présente une exigence exagérée lorsqu'elle décrète que quatre pompiers doivent arriver en même temps sur les lieux d'un incendie. Deux pompiers qui arrivent une ou deux minutes après les deux autres, ça reviendrait au même. Le reste doit encore être une invention de fonctionnaires bien assis dans leurs bureaux de Québec, qui fendent les cheveux en quatre et dictent des règles stupides sans se préoccuper des coûts pour les citoyens.

Je sais que beaucoup de gens trouvent chez les fonctionnaires une bonne source de défoulement mais moi j'aime à penser que ce sont des personnes comme vous et moi, des gens qui aiment généralement faire du bon travail et qui ne se lèvent pas chaque matin en se demandant ce qu'ils pourraient bien inventer pour en faire baver un max à la population. Alors avant d'avaler tout rond les arguments du maire, je suis allée lire le jugement de la Commission des lésions professionnelles (CLP) qui est à l'origine de toute cette affaire. C'est un document très instructif.

Droit de refus

L'histoire commence un matin de juillet 2001 dans une caserne de pompiers de Québec, lorsque six des neuf pompiers partent assister à une session de formation. Le capitaine Mario Girard, un des trois pompiers restés à la caserne, exerce alors ce qu'on appelle un "droit de refus".

C'est quoi un droit de refus ? C'est un mécanisme prévu par la Loi sur la santé et la sécurité du travail et qui permet à un travailleur "de refuser d'exécuter un travail s'il a des motifs raisonnables de croire que l'exécution de ce travail l'expose à un danger pour sa santé, sa sécurité ou son intégrité physique".

Comme tous les pompiers d'Amérique du Nord, le capitaine Girard a appris pendant sa formation qu'il faut une équipe de quatre pompiers pour attaquer un incendie. Tous les manuels de pompiers le disent. Les normes pour les pompiers le disent, notamment la norme NFPA numéro 1500, une norme nord-américaine qui semble être la bible du domaine et qui est reprise dans les Orientations du ministre de la Sécurité publique du Québec en matière de sécurité incendie. Les directives des pompiers de Québec le disent aussi: "aux premiers stades d’une intervention d’urgence nécessitant l’entrée d’une seule équipe dans la zone dangereuse d’un incendie de bâtiment en progression, un minimum de quatre personnes est requis, deux d’entre elles faisant équipe dans la zone dangereuse, et les deux autres demeurant à l’extérieur de la zone, prêtes à intervenir pour porter secours ou effectuer des manoeuvres de sauvetage en cas de besoin".

Alors ce matin-là, le capitaine Girard estime que si une alerte était déclenchée, sa sécurité serait menacée puisqu'il ne travaillerait pas avec une équipe complète. Son supérieur est d'accord et il envoie un pompier d'une autre caserne pour compléter l'équipe. Mais le supérieur se ravise quelques minutes plus tard et rappelle le quatrième pompier. S'en suit une série de procédures administratives et juridiques où l'employeur conteste le droit de refus et où le capitaine Girard défend son point jusqu'à la Commission des lésions professionnelles, qui lui donne finalement raison en décembre 2004 et qui ordonne à la ville de Québec de faire en sorte que quatre pompiers interviennent en même temps sur les lieux d'un incendie.

Quelques secondes, peu d'indices et des vies à sauver

Le jugement cite longuement James Gordon Routley, un expert venu témoigner en faveur du capitaine Girard. Monsieur Routley, qui a une feuille de route impressionnante en matière de gestion de services de pompiers, donne des explications très éclairantes sur ce qui se passe lors d'un incendie:

Un risque connu, une loi claire

On le voit, le temps est un facteur critique et quelques secondes peuvent faire la différence pour la survie des victimes. La vie du pompier qui agit sans pouvoir connaître de façon précise le niveau réel de danger est aussi liée à ces quelques secondes.

C'est en bonne partie parce que cette mécanique est connue que la CLP a donné raison à Mario Girard. La Loi sur la santé et la sécurité du travail est claire. Elle stipule que l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé et assurer la sécurité du travailleur, ce qui implique notamment qu'il doit s’assurer que l’organisation du travail est sécuritaire et qu'il doit identifier, contrôler et éliminer les risques.

Bref, si tout le monde s'entend que l'attaque d'un incendie doit se faire à quatre pompiers pour être sécuritaire, qu'il en soit ainsi. Sachant que la situation risque de se présenter, on ne doit pas placer le pompier devant le dilemme d'un sauvetage tenté au péril de sa vie.

Le raisonnement sensé d'un homme d'expérience

Je ne connais pas le capitaine Girard, mais ça n'a pas l'air d'être une moumoune. Le jugement de la CLP nous en apprend un peu plus sur lui. Il est pompier depuis 1988 et capitaine depuis 1997. Il a à son actif deux sauvetages survenus justement dans des situations où moins de quatre pompiers étaient présents sur les lieux. En 1994, il a sauvé in extremis un enfant de quatre ans qui était en arrêt respiratoire. Il a reçu une lettre de reconnaissance pour "cet acte de bravoure et d’héroïsme", accompli alors que le bâtiment était à quelques secondes de l'embrasement total. Puis en mai 2001, quelques semaines avant qu'il exerce son droit de refus, Mario Girard a sauvé "de force" un homme suicidaire prisonnier d'un édifice en flammes. C'était à peine quelques secondes avant qu'une fenêtre explose sous l'effet de la chaleur.

Je suis certaine que les parents du petit garçon et la famille du type suicidaire sont reconnaissants envers le capitaine Girard. On est tous contents quand une vie est sauvée. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser à la blonde du capitaine, si jamais il en a une. Je me dis que si j'étais à sa place à elle, j'aurais beau être fière de mon homme, je ne voudrais plus jamais qu'il risque ainsi sa vie, même si c'est pour en sauver une autre.

Et puis je ne sais pas si le capitaine Girard a des enfants qui comptent sur lui pour leur lire une histoire le soir ou pour les amener jouer au hockey. Je ne sais pas s'il a réservé un voyage de pêche avec ses copains ou s'il projette un séjour en famille à Disney World. Je ne sais pas s'il aime regarder des films en mangeant du pop-corn ou s'il préfère rafistoler un chalet sur le bord d'un lac au fond du bois. Ou faire des longues randonnées de motoneige. Ça n'est pas de mes affaires. Mais je sais qu'il a le droit de rêver à tout cela comme vous et moi, même s'il a choisi d'être pompier. Et je sais que sa blonde et ses enfants ont le droit de s'attendre à ce qu'il rentre à la maison bien en vie après son quart de travail.

Alors son droit de refus je le comprend et je l'appuie. C'est l'acte sensé et responsable d'un homme qui connaît le danger, qui l'a bravé avec succès mais qui sait que l'action la plus intelligente consiste toujours à ne pas se placer dans une situation à risque, surtout quand on sait exactement ce qu'il faut faire pour l'éviter.

Après avoir échoué à faire réviser la décision de la CLP, la ville de Québec la conteste maintenant devant la Cour supérieure. Peut-être gagnera-t-elle sa cause, il y a tant de technicités en droit. Comme dans bien d'autres cas, peut-il faudra-t-il qu'il y ait mort d'homme, recommandations d'un coroner et bien des tergiversations pour que des mesures de sécurité plus strictes soient imposées à l'ensemble des villes.

Mais à partir de maintenant, vous et moi, nous savons que les pompiers courent un risque réel, connu et contrôlable lorsqu'ils sont moins de quatre à arriver sur les lieux d'un incendie où un sauvetage de victimes doit être effectué. Il n'y a jamais eu mort de pompier à Saguenay à cause de cela jusqu'à présent ? Nous avons eu beaucoup de chance ! En 2001, année des statistiques les plus récentes, il y a eu 9 505 incendies de bâtiments au Québec. 61 ont été mortels, emportant 66 civils et un pompier. Les lois de la probabilité sont implacables, monsieur le maire. N'étirez pas votre luck pour me faire épargner quelques sous.

Pour aller aux sources:


01 mars 2006

 

École St-Louis : quand les parents deviennent barjos


Par Sylvain Gaudreault

Aujourd’hui, ce ne sont plus les enfants qui pleurent, mais les parents. J’en ai assez de voir ces adultes piquer des crises de colère et de larmes parce que, ô malheur suprême, la commission scolaire a osé fermer leur école sacrée.

Je sais. Je n’ai pas d’enfants. Cela me disqualifie-t-il pour autant si je veux m’exprimer sur l’éducation ou la quête du bien commun? Je ne le crois pas. Je paie des taxes et j’ai le droit de vote aux élections scolaires.

Certains parents deviennent barjos lorsque l’on touche au moindre petit droit (privilège?) de leur rejeton. Dans les seules limites de Chicoutimi, on a déjà fermé plusieurs écoles, primaires et secondaires. Qui se souvient des écoles St-André et St-Joseph, le long du boulevard St-Paul? Ou encore l’école St-Jean-Baptiste, voisine de l’église Ste-Anne? Il y a eu aussi l’école Immaculée-Conception à Rivière-du-Moulin et St-Joachim, juste en face de la piscine Richelieu. Mon grand frère a fréquenté l’école Jacques-Cartier au centre-ville, du temps où les garçons et les filles étaient encore en des milieux séparés. Plus tard, elle est devenue l’école La Source, fréquentée par les élèves de confession protestante, fermée elle aussi. La liste s’allonge comme une litanie : St-Charles, St-Philippe, St-Henri, Ste-Marie, Jeanne-Mance, Notre-Dame-de-L’Assomption… Hé oui! Toutes ces écoles ont existé et aucun enfant n’est mort des suites de leur fermeture. Plusieurs d’entre eux sont même devenus des adultes fort respectables. Incroyable, non?

Attitude responsable

À entendre le discours des membres du comité de survie de l’école St-Louis, on jurerait que la fermeture de l’établissement fréquenté par leur enfant, annoncée pour le 1er juillet, signifie un drame insurmontable. Je le répète : je n’ai pas d’enfants. En revanche, je suis assez informé pour savoir que si on leur présente les choses sous un trait sombre et catastrophique, si un papa ou une maman est aux larmes, l’enfant sera aussi en panique. Les parents qui ne voient plus clair à cause de la fermeture de l’école St-Louis ont-ils agi de façon responsable en traînant leur enfant à une assemblée des commissaires d’écoles déjà lourdement chargée d’émotivité? Quelqu’un peut-il m’expliquer ce que comprend d’une séance publique d’une commission scolaire un enfant de moins de douze ans?

Je connais un tas d’enfants qui ont très bien survécu à la séparation, au divorce ou même à la mort de leurs parents. Les conséquences seraient-elles pires pour une école? Tout dépend de la façon dont on présente la chose. Changer d’école, c’est aussi découvrir un nouveau milieu, se faire de nouveaux amis, voire même voyager en autobus! Wow!

Les critères établis par les commissions scolaires qui ont à gérer la décroissance sont raisonnables : maintenir la dernière école du village (j’insiste sur le mot « village »), mettre en place des classes à degrés multiples, protéger les écoles qui ont des vocations particulières et tenir compte des milieux socio-économiques défavorisés, ce qui n’est pas le cas de l’école St-Louis, contrairement à l’école Antoine-de-St-Exupéry, elle aussi menacée de fermeture mais maintenue en vie par les commissaires. Si on veut maintenir artificiellement en vie l’école St-Louis, il faudra nécessairement piger dans le bassin d’alimentation des écoles voisines, comme St-Denis et St-Isidore. S’il ne faut pas déshabiller saint Pierre pour habiller saint Paul, il ne faut pas plus déshabiller St-Denis pour habiller St-Louis…

« J’ai des droits »

Il est devenu extrêmement complexe d’administrer le bien commun. Tout le monde invoque ses droits. Peu de gens acceptent leur responsabilité ou de voir plus loin que leur nombril. Serait-ce une dérive de plus de vingt ans d’une Charte des droits et libertés constitutionnalisée? « J’ai des droits. J’ai des droits. J’ai des droits ». Cela ira-t-il jusqu’à fournir un enseignant par élève? Ajoutez à cela les lobby de toute sorte et les politiciens qui veulent se faire du capital politique sur le dos d’une cause à première vue sympathique et vous avez la recette parfaite du cocktail qui rend impossible toute décision d’une administration publique basée sur la balance entre les avantages et les inconvénients. Que viennent faire Jean Tremblay et Jacques Fortin dans cette histoire? Les grands défenseurs du contrôle serré des dépenses publiques municipales se transforment soudainement en avocats des orphelins d’école et se permettent de faire la leçon à la commission scolaire. « Il faut laisser l’école St-Louis ouverte encore pendant un an », clament le maire et son sbire de l’arrondissement. Non mais! De qui se moque-t-on? Et il y a des parents qui acceptent de voir leurs enfants ainsi récupérés comme chair à marketing politique… Misère!

Ces parents, pour qui la survie de l’école St-Louis est devenue une affaire d’État, qu’ont-ils à proposer comme solution à long terme à la décroissance démographique? Vont-ils faire cloner leurs enfants? Les bébés, comme les taxes scolaires et les subventions du ministère de l’Éducation, ne poussent pas dans les arbres. Tenez-vous le pour dit : il y aura d’autres écoles qui vont fermer dans les prochaines années. Moins de mille enfants s’inscriront à la maternelle en 2006-2007 à la Commission scolaire des Rives-du-Saguenay. Un jour, ils deviendront des ados. Pourrons-nous encore garder ouverte la polyvalente Lafontaine? Pas sûr… Quand ce jour viendra, les minis problèmes des enfants gâtés de St-Louis nous apparaîtront encore plus petits.

Que faire en attendant? Se demander où réside le véritable bien commun, avoir une attitude responsable, développer une conscience sociale et aller voter aux prochaines élections scolaires. C’est tout le contraire du nombrilisme et d’une vision qui se limite à sa cour… de récréation.

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