30 mai 2006

 

Les grands projets sont-ils encore possible au Québec ?


Par Pascal D'amours

Ce titre fait écho au débat enflammé qu'a suscité la semaine dernière une lettre de Michel Kelly-Gagnon, nouveau président du Conseil du patronat du Québec. Dans un projet de lettre éventuellement destiné aux médias dont le journal La Presse a obtenu copie le 18 mai dernier, M. Kelly-Gagnon déversait son fiel sur les groupes communautaires afin de leur attribuer l'échec du projet de casino dans l'est de Montréal. On se souviendra que ce projet de casino, piloté conjointement par Loto-Québec et le Cirque du Soleil, a été abandonné dans la tourmente suite notamment à une contestation de différents groupes sociaux.

M. Kelly-Gagnon, qui était jusqu'à tout récemment directeur de l'Institut économique de Montréal, affirmait que les groupes communautaires "nuisent carrément à la prospérité générale" par l'étalage de "leurs préjugés". Plus loin dans son projet de lettre, le président du Conseil du Patronat ajoutait: "Force est de constater que leur influence politique est excessive et qu'ils ont un effet paralysant sur le développement économique de la province". Pour un pavé dans la mare, c'en est tout un ! Heureusement, ce projet de lettre n'a pas reçu l'approbation des membres du Conseil du Patronat et n'a donc pas été publié dans les médias. C'est tout de même rassurant de constater qu'il y a plusieurs patrons au Québec qui savent encore reconnaître les excès de la droite néo-libérale.

Cette prise de position pour le moins tranchée du président du CPQ est-elle seulement le mantra néo-libéral d'un "golden boy" ou dévoile-t-elle aussi un soupçon de vérité ? Au cours des derniers jours, différents acteurs ont poursuivi le débat en parlant d'un Québec immobile et frileux et même fossoyeur de grands projets. Tour à tour, dans un langage plus posé, Lucien Bouchard, Guy Laliberté (Cirque du Soleil) et même Henri Massé de la FTQ ont reconnu la semaine dernière que le Québec n'était pas actuellement une terre propice aux grands projets. Cependant, plutôt que d'accuser à tort les opposants ou les groupes communautaires, ces trois ténors du Québec ont plutôt identifié en filigrane le manque de leadership politique comme la cause de cet immobilisme.

Ce constat sur l'immobilisme du Québec a été défendu avec le plus d'acuité par celui dont on s'y attendait le moins, soit Henri Massé, président de la FTQ. Le message transmis par M. Massé lors d'une entrevue à RDI le 25 mai dernier se résume en quatre points :

1) La contestation des groupes de pression est saine et permet de bonifier les projets de développement (C'est notamment grâce aux groupes écologiques qu'Hydro-Québec réalise maintenant de meilleurs projets qu'il y a 30 ans).
2) Il est cependant impossible d'atteindre la perfection et il y aura toujours certains inconvénients liés à des projets ( il faut savoir tracer la ligne et trouver le projet optimal).
3) Une fois que les parties se sont raisonnablement exprimées, les leaders doivent trancher et assumer leur décision.
4) La grave lacune actuellement au Québec c'est un manque de leadership, une incapacité à se présenter au bâton afin de vendre les grands projets de développement aux citoyens. (Le gouvernement Charest use ses cartouches et s'entête plutôt à vendre des projets minables et sans enjeux comme Orford) .


Le bien commun comme arbitre

On le voit, dans l'esprit de M. Massé, les groupes communautaires sont essentiels pour leur apport aux débats publics, toutefois leurs positions ne traduisent pas d'emblée le bien commun. Après avoir écouté les différents points de vue, le rôle du leader est de se tourner vers ce qu'il considère être le véritable bien commun. C'est là-dessus que repose l'idée du contrat social entre un gouvernant et des gouvernés dans une société démocratique. Les citoyens acceptent d'être gouvernés et le gouvernement possède ainsi la légitimité pour asseoir ce qu'il croit être le bien commun.

Qu'on soit d'accord ou non avec les idées défendues, il faudrait au moins convenir que Lucien Bouchard en tant que premier ministre du Québec faisait preuve pour sa part d'un grand leadership. Il n'y a d'ailleurs rien d'étonnant à ce que plusieurs compatriotes réclament son retour. Que l'on pense aux décisions contestées concernant l'atteinte du déficit zéro, les fusions municipales ou la construction de la Grande bibliothèque, Lucien Bouchard était animé d'une vision de développement pour le Québec. On peut contester la nature de cette vision, on ne peut cependant lui reprocher d'avoir fait preuve d'immobilisme durant son règne. Avec Charest, c'est tout le contraire, il ne semble pas posséder l'étoffe pour réaliser de grands projets. Peut-on penser qu'un projet aussi essentiel que celui du barrage Eastmain et de la dérivation de la rivière Rupert, avec la contestation que l'on prévoit, pourra se réaliser avec lui à la tête du Québec? On peut en douter. Avec Couillard aux commandes, ce serait peut-être différent, quoique ...



Pour aller plus loin:

Entrevue avec Henri Massé et Michel Kelly-Gagnon à l'émission la Part des choses sur RDI le 25 mai 2006:
http://www.radio-canada.ca/util/zapmedia/version10/frame.asp?menuFlash=1&directLink=/Medianet/2006/RDI2/LaPartDesChoses200605251931.asx&promo=ZAPmedia_LaPartDesChoses


 

Pour en finir avec le squelette d'Alexis le Trotteur


Par Sylvain Gaudreault

Dans son édition des 13 et 14 mai 2006, le journal Le Devoir a joué à la une la question de la pertinence ou non d’exposer sous plexiglas le squelette d’Alexis le Trotteur au musée de la Pulperie de Chicoutimi. Ajoutez à cela le projet du réalisateur Pierre Gill de faire un film sur l’homme qui courait plus vite qu’un cheval et, soudainement, voici le pauvre Alexis Lapointe projeté sous les feux de la rampe 82 ans après sa mort. Peut-être que ses os ne lui font plus mal, mais ils attirent la convoitise de ceux et celles qui sentent le pactole des produits dérivés du septième art…

Le Toutankhamon de la région?

Si l’objectif du vénérable journal de la rue de Bleury était de lancer un débat et, du coup, vendre du papier, avouons que le but est atteint. Au passage, il semble souvent de bon ton au Devoir d’adopter une posture condescendante à l’égard des régions, surtout en matière culturelle. En ce sens, les propos du directeur du secteur de l’archéologie et de l’histoire au Musée canadien des civilisations à Gatineau, David Morrison, tels que rapportés par le journaliste Jean-François Nadeau, sont évocateurs : « Aucun musée respectable au Canada ne peut (…) posséder un squelette obtenu illégalement ». Ou encore : « Le musée qui a accepté un don pareil est probablement fou ». Et hop! Le stéréotype surgit. Les gens des régions sont-ils assez colons pour ignorer les principes de l’éthique archivistique et archéologique?

Évidemment, il ne viendra jamais à l’esprit du bon monsieur de remettre en question les acquisitions de son propre musée, comme les magnifiques totems autochtones de la côte ouest, par exemple. Dans tous les grands musées du monde, le visiteur est en droit de se questionner sur la manière dont les artéfacts ont pu intégrer les collections. Les populations locales ont-elles été respectées? Je pense aux riches collections égyptienne et grecques du Metropolitan Museum of Art de New York ou du Louvre de Paris, par exemple. Que dire des Français qui ont ramené comme un butin de guerre l’un des deux obélisques qui gardaient jadis l’entrée du temple de Luxor? Faudrait-il le retourner manu militari à son lieu d’origine sous prétexte d’acte de contrition historique? Vous trouvez peut-être que j’exagère. Vous pensez que je compare des choses incomparables. J’admets qu’il y a une différence entre le squelette d’un homme-spectacle et le sarcophage d’un pharaon. Alexis le Trotteur n’est pas Toutankhamon. Mais sur le fond, le principe n’est-il pas le même?

Il est inutile de refaire l’histoire. Alexis le Trotteur a été exhumé de sa fosse commune en 1966 selon des pratiques de l’époque, peu orthodoxes mais néanmoins cautionnées par l’Université d’Ottawa et par des membres de la famille du personnage. Ses restes ont été remis au Musée du Saguenay en 1975, au vu et au su de tous. Cette institution diffuse sa publicité depuis fort longtemps autour de ce squelette. Des visites scolaires sont même organisées à chaque année. Il semblerait que jamais la famille n’a voulu récupérer la dépouille de leur illustre ancêtre. Depuis trente ans, le ministère de la Culture et Patrimoine Canada tolèrent la situation. Ils subventionnent le musée et la Pulperie. N’y a-t-il pas là une forme de péremption de « l’acte criminel » dont parle monsieur Morrisson?

Marchandisation de la mémoire

Le plus cocasse (ou le plus pathétique, c’est selon) est sans aucun doute le soudain intérêt de la Société d’histoire de Charlevoix à l’endroit de la mémoire de « l’homme-cheval ». L’organisation demande officiellement la rétrocession du squelette afin de remettre en terre la dépouille d’Alexis Lapointe. Elle propose même d’ériger une sculpture à sa mémoire dans le cimetière de La Malbaie. La subite miséricorde de la Société d’histoire à l’égard de son fils longtemps honni (et non henni…) survient alors qu’est rendu public le projet de sortir en salle d’ici deux ans un film sur la légende du Trotteur… Drôle de coïncidence! Qui profite de qui? Je ne crois pas que ce serait rendre service à la muséologie et au patrimoine en général de transférer les restes du Trotteur aujourd’hui, dans un contexte où, à tout le moins, il y a apparence de marchandisation à outrance de la mémoire du personnage.

Encore une fois, le pauvre Alexis ne peut se défendre. Depuis plus de trente ans, le Musée du Saguenay tente de faire connaître ce singulier personnage, jouant sur le fil qui sépare le folklore de la science. Il faut reconnaître là, il me semble, une puissante œuvre pédagogique dans le domaine de l’ethnographie de la part d’un musée régional.

26 mai 2006

 

L'histoire de la cuisine de Michel Lambert: pour goumands en tous genres


Par Denise Turcotte

Cette semaine, je veux vous parler d’un livre exceptionnel qui vient tout juste d’atterrir dans ma maison. Il s’agit du premier volume d’une série de cinq que Michel Lambert a entrepris d'écrire sur l’histoire de la cuisine familiale du Québec. Le premier tome de cet ambitieux projet est consacré aux origines autochtones et européennes de notre cuisine.

Michel Lambert est un cuisinier bien connu de la région. À la Maison de la rivière, l’auberge qui l’a fait connaître dans les années 80, il avait développé le concept de "cuisine environnementale ", où il intégrait les plantes sauvages des environs et les traditions culinaires amérindiennes. En 1991, il a reçu le premier Grand Prix régional du tourisme en gastronomie. Depuis, il a poursuivi ses recherches avec l’objectif avoué de faire connaître notre patrimoine culinaire et d’inspirer la nouvelle génération de chefs cuisiniers québécois.

Lambert s’est lancé dans une entreprise titanesque, parcourant les archives, sillonnant les municipalités et les communautés éloignées, rencontrant des dizaines de personnes pour recueillir leurs témoignages et se faire raconter la tradition culinaire d’ici. Sa recherche sur l’alimentation des communautés autochtones est particulièrement intéressante parce qu’elle met en lumière tout un pan d’histoire resté à peu près inconnu du grand public. Au fil des pages, on redécouvre par le biais des aliments ce territoire auquel nous appartenons mais dont plusieurs aspects semblent pourtant nous échapper. On réalise toute la richesse de ce que Lambert se plait à appeler " le garde-manger " de chaque communauté. On s’étonne que le goût du poisson cru nous soit venu à travers les sushis des japonais plutôt que par les Inuits, à la fois plus proches et plus éloignés de nous.

Il y a bien plus que la cuisine dans l’ouvrage de Michel Lambert. Au-delà de recettes appétissantes qui raviront les cuisiniers – citons en exemple la crème de caribou, la salade de topinanbours au saumon fumé et la tarte au fromage blanc et au sucre d’érable de l’île – historiens et ethnologues trouveront eux aussi beaucoup à se mettre sous la dent.

Manger nous fait vivre mais cuisiner est, comme le fait remarquer Lambert, le propre de l’espèce humaine qui, contrairement aux animaux, met beaucoup d’efforts et d’ingéniosité à transformer ses aliments. Ce que nous mangeons et la façon dons nous cuisinons nous en dit beaucoup sur ce que nous sommes. Dans sa quête pour découvrir les sources de notre tradition culinaire, Michel Lambert replace patiemment les morceaux du grand puzzle de notre identité et c’est sans doute ce qui est le plus touchant de son livre. On a parfois l’impression de se faire raconter des moments d’une enfance lointaine, peuplée de demi-frères et de demi-sœurs oubliés. Peu à peu, les souvenirs reviennent par bribes à travers les odeurs et les saveurs.

Au moment où la région cherche à améliorer son offre touristique, ce livre (et les quatre autres qui suivront) pourrait être une source d’inspiration extraordinaire pour les cuisiniers et les entrepreneurs d’ici. On a beau être fiers de notre accueil chaleureux, on ne se cachera pas que l’offre gastronomique fait un peu dur et que c’est parfois gênant de ne pas avoir mieux à offrir aux cyclistes de la véloroute que de la lavasse où flottent trois ou quatre gourganes perdues et de la tourtière extra-patates dont l’assaisonnement se résume à échapper le sel dans le plat.

En nous rebranchant à l’immense richesse de notre tradition culinaire, Michel Lambert nous donne un outil formidable pour nous redécouvrir nous-mêmes et pour nous faire connaître aux autres.


Michel Lambert
Histoire de la cuisine familiale du Québec, Volume 1 : ses origines autochtones et européennes Les éditions GID

24 mai 2006

 

La dernière frontière - Partie 2


Par Sylvain Gaudreault

La semaine dernière, nous avons vu que l'histoire du Québec ressemble à une longue marche vers une plus grande autonomie. Avec le gouvernement Harper, ce processus serait-il maintenant confronté à sa dernière frontière vers sa pleine souveraineté?

Si le fédéralisme d’ouverture de Stephen Harper fait avancer le Québec d’un point de vue comptable, ceci reste somme toute accessoire. Sur le plan des valeurs, le gouvernement conservateur est aussi et surtout l’incarnation (ou le paroxysme) de ce qui distingue fondamentalement deux peuples, le Québec d’une part et le reste du Canada d’autre part.

L’engagement à l’effet de régler le déséquilibre fiscal, l’ouverture manifestée sur la question de l’UNESCO, la baisse de la TPS, voire le règlement du conflit sur le bois d’œuvre avec les États-Unis, sont autant de yeux doux de Stephen Harper à l’endroit des Québécois. Sur le fond, son gouvernement est dominé par l’idéologie de la loi et l’ordre sur le plan social et du néolibéralisme sur le plan économique. Jusqu’à maintenant, les critiques des souverainistes sont timides à cet égard alors que c’est précisément là que réside le talon d’Achille de Stephen Harper au Québec et, par conséquent, du fédéralisme tel que pratiqué à l’heure actuelle.

Bien qu’il faille les reconnaître comme un pas de plus vers la souveraineté, il faut néanmoins éviter de se laisser distraire par les bonnes nouvelles en matière de fiscalité ou de relations internationales. Comme George W. Bush, le gouvernement Harper est influencé par l’obsession sécuritaire qui fait en sorte d’augmenter le budget de la défense, de prolonger la mission offensive de l’armée canadienne en Afghanistan, de recruter 23 000 nouveaux soldats et d’embaucher 1 000 policiers à la Gendarmerie royale du Canada. Est-ce bien cela que veulent les Québécois?

En même temps qu’il parle d’émasculer la loi sur le contrôle des armes à feu pour ne pas brimer la liberté de porter une arme, Harper dit non à la réinsertion sociale des délinquants et oui à une plus grande répression à leur endroit. Il veut augmenter les peines minimales et abolir celles purgées dans la société, quitte à construire de nouvelles prisons. Les Québécois se reconnaissent-ils dans ces mesures aux antipodes de la prévention de la criminalité?

En matière sociale, il apparaît fort séduisant à première vue de verser 100$ par mois pour chaque enfant de moins de six ans. Mais en même temps, cela signifie le rejet du choix de société québécois en faveur de l’éducation de la petite enfance, de la conciliation travail-famille et de l’encouragement aux femmes à rester sur le marché du travail à l’origine du réseau des garderies à 7$. Sur la question de l’environnement, il a fallu moins de cent jours à Stephen Harper pour reculer sur l’application du Protocole de Kyoto, reniant l’engagement canadien de ramener ses émissions de gaz à effet de serre au niveau de 6 % sous le seuil de 1990. Encore une fois, ces décisions ressemblent-elles aux Québécois? Non, non, trois fois non!
Une question de valeurs

Nous touchons ici à des questions de valeurs. Celles-ci ne s’achètent pas. Aucune baisse de taxes, aucun « rééquilibre fiscal », aucun siège à l’UNESCO ne peuvent acheter le maintien de la paix dans le monde, l’éducation, la prévention, l’égalité des chances et la protection de l’environnement. C’est pourquoi je pense que par défaut, Stephen Harper poussera les Québécois à la dernière frontière du fédéralisme, celle qui ne se marchande pas, celle qui résiste à tout amendement constitutionnel ou à toute entente administrative. Cette dernière frontière est celle qui marque la distinction fondamentale entre les deux peuples fondateurs du fédéralisme canadien : la question des valeurs.

En misant sur ce qui distingue les Québécois dans leur quête du bien commun par rapport au conservatisme de Stephen Harper, le camp souverainiste accompagnera le peuple vers le passage de cette dernière frontière. Du coup, au lieu de se donner un pays par dépit, par revanche ou par ressentiment, les Québécois constateront qu’il s’agit au contraire d’un geste tout à fait positif, une étape normale qui s’inscrit en conformité avec leur histoire.

22 mai 2006

 

Les futurs leaders de la région montrent la voie


Par Pascal D'amours

Vous trouvez peut-être que plusieurs chroniques de notre blogue abordent l'actualité à travers un prisme négatif ou pessimiste. Vous avez sans doute raison. Il faut l'admettre, je trouve difficile de me passionner pour une manchette réjouissante ou un événement heureux. Je perçois mon rôle sur ce blogue avant tout comme un rôle critique. Je m'efforce de voir l'actualité sous un nouvel angle en présentant l'autre "fameux" côté de la médaille. Cette attitude me force à poser des questions, à fouiller davantage, à découvrir des zones d'ombre et forcément à dépeindre des situations imparfaites.

Cependant, à force de disséquer les zones d'ombre qui planent au dessus de l'avenir de notre région, l'on oublie souvent qu'il y a là aussi un autre côté à cette médaille: derrière les nuages de la région, il y a des sources lumineuses peu explorées. Parmi les aspects les plus réjouissants pour l'avenir de notre région, je désire vous entretenir ici de la vigueur des réseaux de jeunes et des futurs leaders en émergence.

Saviez-vous que le 13 mai dernier, plus de 160 jeunes de moins de 35 ans ont passé une journée complète à débattre de sujets comme: l'avenir de la région, la culture entrepreneuriale et l'implication politique ? Il y a dans cet événement une démonstration éloquente quant à la maturité de la jeunesse régionale ainsi qu'une illustration d'une volonté réelle de prise en charge. Le 13 mai dernier, il s'agissait en fait, du 6e rassemblement jeunesse régional organisé par le Regroupement Action Jeunesse (RAJ-02). Pour ceux qui ne le savait pas encore (le RAJ ne fait pas autant la manchette que les chambres de commerce ou les syndicats) le RAJ-02 est le Forum jeunesse du Saguenay-Lac-Saint-Jean depuis sa création en 1999. C'est un regroupement ayant pour mission d'assurer démocratiquement la prise en charge, la promotion et la défense des intérêts des jeunes de la région.



Le RAJ-02 n'est pas un carré de sable !

Je considère qu'il y a deux types d'organisations jeunesse possibles: les agents de changement et les carrés de sable. Je pense que l'expression "carré de sable" a été inventée par l'historien Éric Bédard alors qu'il était président des jeunes péquistes. Cette expression désigne un organisme formé pour amuser et divertir les plus jeunes pendant que les plus âgés discutent des "vraies affaires"! C'est parfois le cas des clubs jeunesse à l'intérieur des partis politiques ou des comités jeunesse municipaux. "Cause toujours mon jeune dans ton carré de sable !" Pendant ce temps-là, les véritables dirigeants font semblant de te porter attention.

Le RAJ-02 est pour sa part un véritable agent de changement pour notre région. Au-delà de la sympathie naturelle que tous portent à la cause des jeunes, le RAJ-02 a su mettre sur pied un réseau impressionnant d'acteurs dédiés à la jeunesse et notamment à la migration positive, le principal cheval de bataille de l'organisme. Il faut savoir que le RAJ-02, dont le conseil d'administration est formé de 19 jeunes de moins de 35 ans, a géré de façon décentralisée un fonds de 2 millions de dollars entre 2003 et 2005. Mentionnons également, que le RAJ a réussi depuis plus de trois ans à asseoir une vingtaine de partenaires incluant différents ministères, les quatre MRC et la Ville de Saguenay ainsi que plusieurs organismes du milieu autour de la stratégie MigrAction: un plan d'action global visant l'atteinte d'un bilan migratoire positif au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Les investissements des différents partenaires à ce jour dépassent les 3,5 millions de dollars. Bien que je n'ai pas suffisamment de cheveux blancs pour me souvenir, je ne pense pas me tromper en affirmant que la jeunesse comme force politique n'a jamais été aussi fortement structurée que depuis l'apparition du RAJ-02.

Il n'y a pas que l'arrivée du RAJ-02 qui explique ce changement important de la dynamique jeunesse régionale. Les valeurs et motivations des nouveaux jeunes (ceux qui ont aujourd'hui moins de 25 ans) s'éloignent des clichés véhiculés durant les années 1980 et 1990: l'individualisme ou le "je-m'en-foutisme" sont de moins en moins populaires chez les jeunes. Le succès de groupes musicaux comme les Cowboys fringuants ou Loco Locass sont des indices de ces changements. Cette volonté de "changer le monde" ne s'exprime cependant plus de la même façon qu'à l'époque des baby-boomers. Dans les années 1960 et 1970, l'implication politique dans un véhicule comme le Parti québécois était un aboutissement normal dans le cadre d'un processus d'émancipation. Aujourd'hui, l'implication sociale des jeunes adopte une multitude de couleurs: les groupes écolos, altermondialistes et pacifistes se marient aux concepts de simplicité volontaire, de consommation responsable et de solidarité internationale. Le RAJ-02 est à la fois l'écho de ces préoccupations et un véhicule pragmatique à la recherche de solutions viables.

L'avenir de notre région a été largement présent dans le cadre des débats des jeunes le 13 mai dernier. Je vous invite d'ailleurs à prendre connaissance des solutions proposées sur le site du RAJ-02. Plutôt que de suivre le modèle de développement mille fois entendu concernant les ressources naturelles et le tourisme, il y a lieu d'ouvrir grande les oreilles à l'égard des messages que nous transmet la prochaine génération. Alors que les dirigeants actuels veulent conduire la région vers des chemins mille fois empruntés, les leaders de demain nous indiquent de nouvelles voies innovatrices pleines d'espoirs.


Pour aller plus loin:

Le site du RAJ-02 (le résumé du rassemblement du 13 mai y sera bientôt disponible):
http://www.raj-02.qc.ca/

Un résumé de la stratégie migr'Action: www.MigrAction.ca.

20 mai 2006

 

Ashuapmushuan : diviser pour mieux ruiner


Par Denise Turcotte

La semaine dernière, les représentants des MRC Domaine-du-Roy et Maria-Chapdelaine ainsi que le représentant de la communauté de Mashteuiasth se sont retirés du Groupe de travail régional de concertation sur les options de protection de la rivière Ashuapmushuan. Plusieurs observateurs ont conclu qu’on assiste à une querelle entre les écolos et les tenants du développement hydro-électrique de la rivière.

Moi je crois plutôt que Québec a fait preuve de beaucoup de maladresse dans ce dossier. Et que les élus du Lac-Saint-Jean sont en train de tomber dans le piège qu’on leur a tendu pour camoufler ces maladresses et mettre l’échec éventuel de tout projet de protection ou de développement de la rivière sur leur dos. Ils sont en train de démontrer que si nous ne sommes même pas capables de nous entendre entre nous en région sur ce qu’il faut faire d’une rivière, nous n’avons certainement pas la maturité nécessaire pour aspirer à gérer nos ressources naturelles et les redevances associées. Remballez votre beau référendum accepté à 92 % messieurs. Merci, bonsoir.

Des positions claires et bien connues depuis au moins deux ans

Pour comprendre ce qui se passe et ce qui est en jeu, il est très instructif de lire les mémoires déposés lors des audiences du Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) en 2004. Tous les acteurs y ont exprimé de façon très claire leur position.

Les différents groupes environnementaux applaudissent et en redemandent. Le Regroupement pour la protection de l’Ashuapmushuan, le Conseil régional de l’environnement et du développement durable du Saguenay-Lac-Saint-Jean, le Comité de l’environnement de Chicoutimi, la Fondation Rivières et l’Union québécoise pour la conservation de la nature sont tous favorables au projet et proposent d’y ajouter différents aspects pour accroître le degré de protection de la rivière. L’UQCN liste pas moins de 37 recommandations qui touchent autant le processus de désignation des aires protégées que le projet de réserve aquatique de l’Ashuapmushuan.

La Société des établissements de plein air du Québec (SÉPAQ) ne semble par remettre en doute la pertinence du projet mais exprime des inquiétudes très terre à terre. Pressentie pour la gestion de la réserve aquatique projetée, la SÉPAQ soulève des difficultés potentielles quant au maintien des activités fauniques et récréatives. Elle souligne également qu’elle ne dispose pas des ressources financières nécessaires pour assumer le rôle de gestionnaire qu’on veut lui attribuer et s’inquiète que le projet soit muet à ce sujet.

Le Conseil des Montagnais du Lac-Saint-Jean est pour la protection de la rivière. Il met en relief les droits ancestraux de la communauté et replace le projet de réserve aquatique dans le contexte des négociations sur l’Approche commune. Il rappelle qu’il préconise la création d’un parc ilnu qui aurait comme objectif la protection et la conservation de la biodiversité dans l'intérêt des générations futures. Il demande le maintien du statut temporaire de réserve aquatique afin d’assurer une protection du secteur jusqu’à la conclusion d’un traité.

La MRC Domaine-du-Roy est contre le projet de réserve aquatique parce qu’à son avis, il " prive la MRC d’un outil de développement exceptionnel " (le potentiel de la rivière) et " ne constitue pas une réponse valable aux problématiques de dévitalisation et de stagnation qui affectent ses communautés ". Cette position est reprise dans les mémoires déposés par plusieurs municipalités de la MRC. On a cependant tort de l’interpréter uniquement comme la volonté d’exploiter le potentiel hydroélectrique de la rivière : elle est bien plus nuancée que cela.

La MRC évalue le manque à gagner résultant de l’abandon des activités forestières, minières et hydroélectriques et constate à juste titre que le projet de réserve aquatique ne s’accompagne d’aucune enveloppe : rien pour compenser ce manque à gagner de plusieurs dizaines de millions de dollars et rien, pas un sou en contrepartie pour assurer le développement de la réserve aquatique projetée. Au contraire, c’est le milieu qui devrait trouver le financement pour la mise en valeur de la réserve aquatique. La MRC demande donc " de suspendre le projet pour permettre à la région de proposer un projet qui tiendra compte des différentes ressources présentes sur le territoire et intègrera toutes les facettes du développement durable ". La MRC recommande que la CRÉ soit mandatée pour élaborer ce projet qui pourrait même être soumis à l’approbation de la population par voie de référendum.

La MRC Maria-Chapdelaine est favorable au projet de réserve aquatique mais soulève des bémols économiques qui la rapprochent de la position de la MRC Domaine-du-Roy : " La MRC rappelle qu’elle est en accord avec la création de la réserve aquatique projetée de la rivière Ashuapmushuan. Toutefois, avant de ce faire, elle demande une évaluation des impacts pour son territoire, autant positifs que négatifs, de cette nouvelle aire protégée afin de bien en évaluer les tenants et les aboutissants. De plus, elle exige de la part du gouvernement des compensations financières pour les pertes de revenus et d’emplois, conséquence de la création de la réserve aquatique de la rivière Ashuapmushuan si l’évaluation des impacts le démontre. " (conclusion du mémoire).

La Conférence régionale des élus (CRÉ) ne se prononce pas pour ou contre le projet mais elle reprend l’argumentation économique des MRC et recommande que la région reçoive un soutien financier pour la mise en valeur de la réserve aquatique proposée.

Un constat d’injustice

Ce qui ressort de la lecture de tous ces mémoires, c’est un sentiment d’injustice: la création d’aires protégées est une bonne idée et une nécessité absolue, mais pourquoi cela devrait-il se faire en appauvrissant les populations qui habitent le territoire qui les avoisine ?

La comparaison est facile à faire : le développement hydroélectrique de la rivière Péribonka est un projet de plus d’un milliard de dollars et les protocoles liant Hydro-Québec aux MRC Maria-Chapdelaine et du Fjord-du-Saguenay rapportent à ces dernières 113 millions $. Pourquoi les habitants de la MRC Domaine-du-Roy devraient-ils accepter avec le sourire d’être les chanceux qui hériteront d’une réserve aquatique dépourvue de budget de développement ?

Il est aussi frappant de constater à quel point les groupes écologistes sont insensibles au sort des populations et muets sur les moyens à mettre en oeuvre pour assurer le bien-être des collectivités touchées par le projet. Je comprends que la cause de la protection est noble, mais le pragmatisme élémentaire enseigne que la noblesse vient plus aisément aux humains lorsqu’ils ont le ventre plein.

Groupe de travail à l’abattoir

Finalement, comment le gouvernement québécois a-t-il pu s’imaginer un seul instant, en étant conscient de toutes les positions que je viens de passer en revue, qu’un groupe de travail pourrait proposer en quelques semaines des options de protection de la rivière qui feraient consensus ? À l’exception du Conseil des Montagnais du Lac-St-Jean qui est satisfait d’avoir été consulté aux différentes étapes d’élaboration du projet, tous les élus font part dans leur mémoire d’une grande insatisfaction face au processus : tous reprochent au gouvernement de ne pas les avoir consultés et d’avoir imposé par décret la protection de la rivière. La colère est palpable.

On comprend mieux pourquoi Québec a attendu 15 mois pour rendre public le rapport du BAPE : il cherchait à gagner du temps parce qu’il était conscient de cette colère. Il savait aussi qu’il n’avait pas un sou à mettre sur la table pour calmer le jeu. Au lieu de dégager les fonds qui auraient permis de prendre appui sur les éléments rassembleurs pour établir le consensus, il a créé un groupe de travail dont la mission était pratiquement vouée à l’échec. Il peut ainsi se laver les mains et conclure que ce sont les régionaux qui n’arrivent pas à s’entendre entre eux.

Encore l’absence de leadership

En quittant la table, les élus du Lac-Saint-Jean tentent de mettre de la pression pour mieux se faire entendre. Mais c’est un jeu dangereux face à un gouvernement qui a tendance à considérer que les ressources sont collectives seulement quand ça fait son affaire et que les populations doivent se prendre en mains (entendre se débrouiller toutes seules) quand les temps sont difficiles.

La voie de sortie passe par une solidarité qui amènerait toutes les parties à reconnaître que les collectivités touchées ont besoin de fonds pour améliorer leur sort et que la conservation a besoin de moyens pour se faire dans l’harmonie. À partir de là, toutes les positions exprimées devant le BAPE contiennent assez de bonne volonté pour qu’un consensus soit envisageable. Mais pour l’atteindre, il semble qu’il nous manque, encore une fois, un leadership régional pragmatique et rassembleur.

Pour aller plus loin :

Audiences publiques du BAPE sur le projet de réserve aquatique de la rivière Ashuapmushuan:

17 mai 2006

 

La dernière frontière - Partie 1


Par Sylvain Gaudreault

Le camp souverainiste découvre avec surprise la détermination du nouveau premier ministre Stephen Harper par rapport au Québec. Face aux avancées en matière de relations fédérales-provinciales en l’espace de cent jours, soit depuis l’assermentation du gouvernement conservateur, les troupes d’André Boisclair et Gilles Duceppe semblent en quête d’un nouvel argumentaire. Mais ne nous y trompons pas! Il faut savoir faire la distinction entre le chant des sirènes conservatrices et les tendances de fond. Dans la mesure où la réplique des souverainistes est bien ciblée, le gouvernement Harper risque de se transformer contre son gré en formidable élan favorisant la souveraineté du Québec.

La marche du Québec vers sa souveraineté

Un vieil adage dit que la politique du pire est la pire des politiques. En ce qui me concerne, à chaque fois que le Québec gagne, j’ai plutôt tendance à me réjouir. Je trouve inutile que les souverainistes se mettent la tête dans le sable en s’obstinant à décrier, à tort et à travers, les avancées du Québec consenties par les Conservateurs.

Les souverainistes devraient donc se féliciter – même s’il s’agit de gains partiels, j’en conviens – des signes positifs envoyés notamment par le ministre des Finances Jim Flaherty concernant le règlement du déséquilibre fiscal au cours de la prochaine année. Ne s’agit-il pas là d’un contentieux au cœur de l’argumentaire souverainiste depuis au moins quatre ans?

C’est la même chose avec le statut de conseiller accordé d’office à un représentant québécois auprès de l’ambassadeur canadien à l’UNESCO. Selon d’aucuns, il s’agit de bien peu de choses. Mais c’est quand même mieux que le statu quo! Ce changement ouvre la porte à d’autres avancées en ce domaine pour le Québec.

Bien sûr, tout cela est insuffisant. Mais les décisions incarnant le fédéralisme d’ouverture prôné par Stephen Harper s’inscrivent néanmoins dans une tendance lourde au Québec depuis les quarante dernières années. Chaque gain est un pas de plus dans la longue marche vers la pleine indépendance. À cet égard, Jean Charest contribue malgré lui à faire en sorte que le Québec remporte d’importantes victoires. Grâce à Stephen Harper, Charest est en train de se tailler une place (fort congrue, convenons-en) dans la lignée des premiers ministres qui ont conduit le Québec à gagner une plus grande autonomie. Cela démontre à quel point la marche du Québec vers sa souveraineté est un mouvement très fort, qui dépasse même la volonté de ceux et celles qui sont appelés à gouverner pour un temps le Québec.

Reconnaissons que la notion de fédéralisme d’ouverture représente une avancée sur le plan politique. Après avoir tant reculé, en particulier depuis le référendum de 1995, le Québec fait étonnamment un progrès avec l’arrivée de Stephen Harper aux commandes. En fait, le fédéralisme d’ouverture est un pas en avant après deux pas en arrière.

Depuis la Révolution tranquille, malgré les batailles, les négociations avortées et les reculs, l’histoire des relations Québec-Canada reste néanmoins une succession d’avancées pour le gouvernement québécois. La création de la Régie des rentes du Québec et de la Caisse de dépôt et placement, les ententes particulières en matière d’immigration et de main d’œuvre, notamment, sont des marques tangibles d’une autonomie toujours plus grande pour le Québec par rapport à Ottawa. Quel est l’aboutissement naturel d’une telle progression? La souveraineté pleine et entière. En d’autres termes, avec l’UNESCO et éventuellement le règlement du déséquilibre fiscal, Jean Charest fait la preuve par l’absurde, comme Jean Lesage et Robert Bourassa avant lui, que la souveraineté sera inéluctable, tôt ou tard.

J’admets que le fédéralisme d’ouverture demeure une avancée fort modeste. Si Stephen Harper ne s’était pas trouvé dans un contexte de gouvernement minoritaire, si Jean Charest n’avait pas été dans l’obligation de tout faire pour redorer son image autant à l’intérieur de son propre parti qu’à l’échelle du Québec, il y a fort à parier que le fédéralisme d’ouverture n’aurait pas dépassé le stade du vœu pieux.

Dans le camp souverainiste, la stratégie pratiquée par le tandem Harper-Charest pose la question suivante : est-il préférable de se maintenir en constante réaction face aux gains réels effectués par le Québec ou vaut-il mieux promouvoir la souveraineté de façon positive, comme la conséquence logique de la marche d’un peuple vers sa plus grande libération? Je choisis la deuxième option. Dans ce contexte, le défi des leaders souverainistes se décline en trois temps :
1.faire prendre conscience à la population de cette longue marche du Québec vers la souveraineté;
2.trouver les arguments pour coincer Jean Charest afin qu’il reconnaisse la logique d’une affirmation nationale grandissante;
3.au-delà de la fiscalité, de l’économie et des relations internationales, attaquer Stephen Harper sous l’angle des valeurs qu’il incarne, contraires à celles partagées par la majorité des Québécois.

La semaine prochaine, nous verrons à quoi ressemble la dernière frontière à franchir pour les souverainistes...


16 mai 2006

 

Faut-il abolir le registre des armes à feu ?


Par Pascal D'amours

Dans la foulée du dernier rapport de la vérificatrice générale du Canada, Madame Sheila Fraser, un débat aux accents de scandale refait surface. Que doit-on faire du registre des armes à feu ? La position du parti conservateur de Stephen Harper sur la question est claire; le registre doit être moins contraignant compte tenu de son inefficacité. Pour leur part, les trois partis d'opposition sont devant un dilemme cornélien: soit on appuie un objectif louable (réglementer la vente d'armes), soit on dénonce un programme dont la gestion fut catastrophique. Vous me direz que l'on peut faire les deux à la fois; je veux bien. Sauf que l'on ne peut tenir la ligne très longtemps lorsqu'on constate que le registre en question ne permet même pas d'atteindre les objectifs initiaux.

Le souvenir du drame de l'École Polytechnique, qui a fait 14 victimes en 1989, est encore vif à nos mémoires. À la suite de ce massacre, l'opinion publique a notamment revendiqué une meilleure réglementation des armes à feu. Cette revendication a constitué un élément fondateur pour la mise sur pied d'un registre des armes à feu au Canada. L'idée d'une meilleure réglementation est totalement fondée et s'appuie sur différentes études qui ont démontré qu'il y avait une corrélation directe entre le nombre d'armes en circulation et le nombre de meurtres par balles. Actuellement, les pays, comme les États-Unis, où l'on retrouve le plus d'armes à feu en circulation sont aussi ceux qui comptent le plus d'homicides par habitant. Cette corrélation est également visible à travers l'histoire. En France, par exemple, au sortir de la guerre en 1945, le nombre d'armes en circulation était très élevé. C'est aussi durant cette période que le taux de meurtres était le plus élevé. En soi, l'idée de contrôler la circulation des armes à feu est donc une excellente idée.

Ce nécessaire contrôle a-t-il un coût maximum ? Doit-on mettre sur pied n'importe quel programme sous prétexte que l'objectif est louable, et ce peu importe le coût pour l'ensemble de la collectivité ? Ce n'est pas une hérésie que de répondre non à cette dernière question. Regardons de plus près quelques statistiques. À l'origine, la mise sur pied du registre des armes à feu devait coûter moins de 100 millions aux contribuables. Le coût de réalisation estimé par des journalistes de Radio-Canada avoisinerait maintenant les 2 Milliards de dollars, soit un dépassement de 2 000 % par rapport au coût de départ. 2000 %, oui, vous avez bien lu ! On estime aussi que les frais annuels de fonctionnement du registre seront de 85 millions et ce, pour 7 millions d'armes enregistrées au Canada.

Les mirages des firmes de consultants


Afin de mettre sur pied son registre, le gouvernement canadien a confié successivement le mandat à trois firmes de consultants en informatique. Je suis persuadé que toutes les firmes ont assuré pouvoir réaliser le mandat à l'intérieur de l'enveloppe budgétaire. Au total, c'est un montant de 750 millions de dollars qui a été octroyé aux différentes firmes de consultants depuis le démarrage du projet. Le pire, c'est que le système n'est pas encore pleinement opérationnel.

Ce n'est pas la première fois que les consultants en informatique siphonnent allègrement les budgets des gouvernements. Est-ce que l'acronyme GIRES vous dit quelque chose ? GIRES était ce projet de gestion intégré des ressources pour l'ensemble du gouvernement québécois. Ce projet lancé sous le gouvernement péquiste, en pleine lutte au déficit, aura finalement coûté près de 500 millions de dollars. Il s'agissait pourtant d'un projet dont le coût estimé en 1998 était de 80 millions. Là encore, les différentes firmes informatiques ont empoché des millions pendant que les résultats n'étaient pas au rendez-vous. En 2003, le gouvernement libéral a décidé d'abandonner GIRES avant que le projet ne franchisse le milliard. Que reste-t-il maintenant de l'opération ? À peu près rien.

La vertu symbolique du registre des armes à feu


Hormis le coût de réalisation du programme des armes à feu, peut-on au moins être satisfait de l'atteinte des objectifs ? Au départ, il faut savoir que 84 % des meurtres au Canada sont commis avec des armes illégales. Des armes qui passent donc entre les mailles du registre des armes à feu. Le registre a-t-il un impact dans la prévention des 16 % commis avec des armes enregistrées ? Pas vraiment, nous disent les spécialistes dans le cadre d'un reportage du Point diffusé le 16 mai dernier. Lorsqu'une chicane explose dans un couple ou entre deux individus, le rationnel est mis de côté. L'agresseur n'a pas la présence d'esprit dans ces moments tragiques de se dire: "merde, je ne peux utiliser mon arme à feu, puisqu'elle est enregistrée!". Le registre n'a pas, sauf dans de très rares exceptions, un effet dissuasif. Dans les faits, la police de Toronto va même plus loin en affirmant que le registre n'a pas permis d'élucider un seul meurtre sur son territoire depuis sa mise sur pied.

Au fond, ce que l'on découvre en fouillant le dossier du registre des armes à feu, c'est que sa principale, pour ne pas dire son unique vertu, est le symbole qu'il représente. Le registre serait donc avant tout un symbole des valeurs canadiennes. La présence du registre est un message fort du gouvernement à l'endroit de sa population et du monde entier à l'effet que les armes à feu ne peuvent circuler n'importe comment dans notre pays. La facture que les citoyens du Canada assument pour véhiculer ce vertueux message n'est-elle pas un peu trop salée ? Pour cette question, j'hésite à répondre pour l'instant de façon tranchée. Cependant, je nous invite collectivement à demeurer très vigilants sur cette question.

Pour aller plus loin:

Reportage de l'émission "Le Point" à Radio-Canada: http://www.radio-canada.ca/actualite/v2/tj22h/index.shtml

13 mai 2006

 

Débattre pour avancer


Par Denise Turcotte

Nous étions une centaine de personnes venues passer leur samedi à discuter de l’économie du Québec. C’était au Rendez-vous stratégique organisé par l’Institut du Nouveau Monde. Je vous en ai parlé la semaine dernière (voir le texte). Les discussions ont été animées et passionnantes. Mais je ne vous parlerai pas de leur contenu; les conclusions seront rassemblées et elles feront l’objet d’une publication d’ici quelque temps. Je veux plutôt vous parler du débat. Vous savez, cette chose dont on entend le plus souvent dire qu’elle manque, qu’elle n’existe pas, ou qu’elle ne « lève » pas.

Les occasions de débattre sont rares. Trop rares. À chaque fois, le processus m’émerveille : on part de certitudes, puis on réalise que le sens des mots n’est pas le même pour tous et on est amené à préciser sa pensée. Parfois les arguments sont fondés sur des informations fausses ou incomplètes; on peut alors partager ce que l’on sait et entendre ce que les autres savent pour arriver à une compréhension plus juste de l’objet de la discussion.

À chaque fois que je participe ou que j’assiste à un débat, j’éprouve beaucoup de fierté à vivre dans un coin du monde où des gens peuvent ainsi échanger librement en utilisant des arguments pour tenter de se convaincre l’un l’autre sans recourir à la force, à l’intimidation ou à la violence. Et je me dis que nous sommes bien au-dessus de nos affaires pour ne pas profiter plus pleinement de cet immense privilège dont nous jouissons.

Éviter la chicane a un prix plus élevé qu’on pense

J’ai l’impression qu’au Québec, on se prive souvent de débattre parce qu’on a peur de la chicane. On craint que les échanges s’enflamment et que des mots cinglants se transforment en balles perdues qui font d’innocentes victimes. Ou bien on a peur que chacun reste sur ses positions et qu’on se soit écorchés pour rien. Que la discussion n’ait eu pour résultat que de rendre les futurs soupers de famille plus pénibles, de briser des amitiés ou de refroidir les relations avec les collègues de travail. Nous avons tous en tête des exemples de discussions qui ont mal tourné. Alors nous préférons souvent garder nos opinions pour nous pour éviter que ça se reproduise.

Et puis il y a dans presque chaque famille et chaque milieu des gens qui tentent de préserver une harmonie de surface en étouffant dans l’oeuf toute tentative d’élever la conversation au-delà de la température, des maladies de chacun ou des aventures télévisuelles de Virginie. Ceux-là changent habilement de sujet à chaque fois qu’une question un peu controversée est lancée. Ou bien ils jettent des regards réprobateurs qui ont l’air de dire : « tu ne vas tout de même pas nous gâcher la soirée ? » ou prennent une attitude excédée : « ca y est, ça recommence ! » pour faire monter la culpabilité et évacuer la discussion.

C’est bien dommage car l’autocensure et les « casques bleus » autoproclamés nous empêchent d’apprendre à débattre. C’est comme si on enlevait le vélo des mains de l’enfant qui a pris sa première fouille. Ou si nous décidions tous de ne plus circuler en auto parce qu’il y a parfois des accidents. Bien sûr il y aurait des blessures en moins, mais à quel prix ?

Pourquoi laisser l’amour brouiller les cartes ?

L’autre facteur qui nous empêche de débattre, c’est que nous confondons souvent les idées avec les personnes qui les émettent. Et que nous prenons pour de l’amour le fait d’être d’accord et pour de la haine le fait d’être en désaccord. Pourtant, ça n’a rien à voir quand on y pense. Comment pourrais-je aimer ou haïr Steven Harper, Jean Charest ou Jean Tremblay ? Je ne les ai même jamais rencontrés ! Ce sont peut-être des personnes charmantes et aimables, je n’en sais rien. Et pour tout vous dire ça ne m’intéresse pas vraiment; pour l’instant, je ne suis pas libre pour une relation amoureuse. Ce que je sais par contre c’est que je suis souvent en désaccord avec les idées que ces messieurs émettent. Pourrait-on s'en tenir à ce terrain de raison et laisser le coeur un peu à l'écart ?

Les attaques personnelles sont un procédé déloyal qui alimente des amalgames comme « être d’accord = aimer » ou « ne pas être d’accord = haïr ». Au lieu d’argumenter sur les idées, on préfère démolir les personnes qui les portent; puis, quand on les a rendues bien détestables, on rejette systématiquement tout ce qui vient d’elles, sans même se demander si l’idée a du sens ou pas. Ça aussi, c’est bien dommage. Et nous en payons tous le prix.

L’excuse du consensus illusoire

Finalement, on entend souvent dire que les débats sont inutiles parce « qu’on a assez parlé, qu’il est temps d’agir » ou « que tout le monde sait ce qu’il faut faire, ça ne sert à rien de faire des réunions ». Je ne vous dirai pas que je trouve toutes les réunions utiles, loin de là. Mais ce que je sais, c’est que quand il ne se passe rien, c’est parce qu’on ne s’est pas bien entendu. Ceux qui savent tout ce qu’il faut faire ont dû mal s’expliquer. Ou ceux qui devaient le faire ont dû mal comprendre. En fait, on a peut-être pas tant discuté trop que discuté de façon incomplète, en l’absence d’acteurs-clés, ou sans l’encadrement et le suivi adéquats.

Plaidoyer pour les débats

Je suis sortie du débat de l’Institut du Nouveau Monde gonflée à bloc. Sur certains éléments, je crois que j’ai ébranlé d’autres participants avec mes images qui les touchaient. Mais j’ai moi-même changé d’opinion sur certains points parce qu’ils m’ont convaincue. J’ai pu tester mes idées et voir quelles parties de mon raisonnement présentaient des faiblesses. Dans certains cas, on ne m’a pas convaincue que j’avais tort et je tâcherai de trouver de nouveaux arguments. Dans d’autres cas, je me rallie.

Bien sûr, pour que le débat soit intéressant, il faut que chacun puisse s’exprimer et être écouté. Il faut respecter les personnes et s’en tenir aux idées. Il faut de l’ouverture et du « fair-play ». On ressort d’un bon débat avec à la fois des convictions renforcées par de nouveaux arguments et des doutes sur ce qui nous semblait être des certitudes. Mais tout cela fait avancer. Et c’est pour cela que nous aurions tout avantage à surmonter notre peur de la chicane, nos sentiments d’amour-haine et nos illusions de consensus pour rechercher les débats sereins et y participer activement.

11 mai 2006

 

Jean Tremblay et le gouvernement à l'italienne...


Par Sylvain Gaudreault

Un jour, le règne de Jean Tremblay aura une fin. Savez-vous ce qui me donne espoir? Silvio Berlusconi a été battu aux élections législatives d’avril dernier en Italie. L’ancien président du Conseil a enfin reconnu qu’il a été éjecté de la tête du gouvernement italien par son rival de gauche, Romano Prodi.

Berlusconi, c’est Jean Tremblay à la puissance 10. Les deux hommes appartiennent à la même mouvance politique, la droite libérale et populiste. Que ce soit à la mairie de Saguenay ou à la tête du gouvernement italien, j’ai la conviction qu’il faut combattre cette tendance qui nuit à la démocratie. Si les Italiens ont été capables de le faire, pourquoi en serait-il autrement pour les électeurs de Saguenay?

Silvio Berlusconi est un phénomène en politique. Il a réussi à se hisser au sommet du pouvoir malgré les accusations de fraude fiscale, de financement illicite de partis et d’abus de biens sociaux. Il est l’homme le plus riche d’Italie. Il a utilisé les grands médias qui lui appartiennent pour se faire valoir outrageusement auprès du peuple. Il a même lutté contre la justice de son pays en créant des lois sur mesure qui le protègent des poursuites judiciaires. Avant les élections législatives, il est allé jusqu’à profiter de son statut de législateur pour modifier le mode de scrutin à l’avantage de son gouvernement. C’est fort, n’est-ce pas? Malgré cela, la gauche a réussi à sortir gagnante du scrutin… à l’arrachée, faut-il préciser!

Le leader de « Forza Italia » est le spécialiste des gaffes diplomatiques, un peu comme Jean Tremblay par rapport à ses collègues du Lac-St-Jean. Mais là où Tremblay et Berlusconi se rejoignent le plus, c’est dans l’omniprésence des deux hommes dans les médias et dans la provocation érigée en mode de gouvernement.

Néanmoins, l’espoir est là… L’exemple italien confirme qu’une collectivité qui atteint les bas-fonds du populisme finit par rebondir un jour ou l’autre. En Italie, la relève politique s’est organisée. Les forces de la gauche italienne se sont mobilisées pour répondre à Berlusconi.

C’est là que réside toute la beauté du populisme à outrance. Inévitablement, des citoyens vont se lever, écoeurés qu’ils sont d’une gestion qui nivelle constamment par le bas en favorisant toujours les mêmes. De nouveaux leaders émergent. Ils s’engagent en politique. Ils prennent la parole et critiquent le pouvoir établi. Autrement dit, les organisations sont plus fortes que les individus. Ceux-ci passent, les institutions restent.

Tiens, j’ai soudainement le goût d’aller me promener dans les ruelles de Rome, sur la côte amalfitaine ou sur les canaux de Venise…

08 mai 2006

 

Orford : Le roman-savon


Par Pascal D'amours

Suis-je seul à trouver que le débat entourant la vocation du mont Orford occupe une place démesurée dans l'actualité ? Y'a t-il quelqu'un d'autre pour affirmer avec moi que la couverture de cette histoire nous fait perdre tout sens des proportions ? Depuis des semaines que l'on parle de cette montagne comme s'il s'agissait d'un enjeu crucial pour le Québec, est-ce vraiment le cas ? Quelqu'un qui arriverait d'un autre pays et qui regarderait les journaux du Québec ces jours-çi aurait l'impression que la privatisation du mont Orford c'est l'équivalent de la déforestation de l'Amazonie !

Un peu de sens de la mesure s.v.p.

Oui, je veux bien admettre que le gouvernement Charest erre, une fois de plus, avec ce projet aussi malsain qu'inutile; c'est là une évidence que seulement les militants aveuglés du PLQ refusent de voir. Oui, on peut admettre également que le gouvernement Charest confirme dans le dossier Orford qu'il est totalement déconnecté des humeurs et valeurs de la société québécoise. Cependant, une fois ces constats faciles énoncés, il ne faudrait pas verser dans la surenchère et faire comme si Orford était un test pour le salut de la nation.

Des représentants des "amis de la montagne" étaient de passage dans notre région la semaine dernière et affirmaient sur les ondes de Radio-Canada que la privatisation du mont Orford était un dangereux précédent et que les prochaines étapes seraient presqu'assurément l'arrivée de condos au Parc de la Pointe-Taillon et au Parc des Monts-Valin. Bon, va pour le "dangereux précédent", mais pourrait-on s.v.p. laisser de côté la théorie d'un complot à l'échelle québécoise ? Trop c'est comme pas assez! L'exagération dont ont fait preuve les "amis de la montagne" affecte la noblesse de la cause. Dans la même veine, l'idée de réduire la portée du "Jour de la Terre" à des manifestations sur le dossier du mont Orford est à mon avis un véritable détournement de sens.

Le véritable scandale du mont Orford, ce n'est pas l'abattage d'arbres ou la privatisation partielle comme le laissent entendre plusieurs environnementalistes. Le scandale le plus crasseux réside plutôt dans le processus emprunté par l'entourage de Charest. Il faut savoir que les promoteurs privés à l'origine des projets de condos sont des proches et d'anciens hauts-gradés du Parti Libéral du Québec qui cherchent à convaincre le gouvernement québécois depuis plusieurs années. En donnant le feu vert aux condos, Charest alimente l'impression qu'il cherche à octroyer des faveurs à des proches. Et là, il y a une odeur de scandale. En fait, nous ne sommes pas en face d'un scandale environnemental mais en face d'un scandale politique. Si l'on traitait des enjeux cruciaux pour le Québec, on ne parlerait pas de l'amuse-gueule qu'est le mont Orford, mais bien plutôt des plats principaux que sont les relations entre l'entourage de Jean Charest et quelques gens d'affaires.

En terminant, un proverbe pour Jean Charest qui semble dépourvu de bons conseillers:

Qui prend conseil franchit la montagne; qui n'en prend point fait fausse route même en plaine. (Proverbe Turc)

05 mai 2006

 

L’Institut du Nouveau Monde, un espace pour réfléchir ensemble


Par Denise Turcotte

Un peu de convergence cette semaine puisque j’utilise le blogue pour vous parler d’une activité à laquelle je participe et d’un organisme dont j’ai le plaisir d’être membre, l’Institut du Nouveau Monde.

Au moment où ce texte est publié, la rencontre nationale du Rendez-vous stratégique sur l’économie regroupe à Montréal des gens d’horizons variés. Ces gens ont au moins un point en commun : il ont accepté de consacrer trois fins de semaines de printemps à des discussions sur l’économie du Québec en participant à cette activité intitulée "L’économie : faites-en votre affaire".

Il s’agit d’un vaste forum qui permet à des citoyens comme moi d’échanger avec des spécialistes et de débattre pour proposer des actions à nos décideurs. Le Rendez-vous se déroule en trois temps : d’abord, deux rencontres régionales se sont tenues simultanément dans plusieurs villes du Québec. Ensuite, la rencontre nationale de cette fin de semaine reprend ce qui est ressorti de ces discussions pour proposer une stratégie de développement pour le Québec des vingt prochaines années.

Une démarche structurée et rigoureuse

La formule du Rendez-vous tient en trois mots : s’informer, débattre, proposer. D’abord, le comité directeur qui organise le Rendez-vous a identifié cinq dilemmes autour desquels tournent les échanges :

Comme vous pouvez le constater, il ne s’agit pas de questions frivoles! Pour préparer la réflexion, l’Institut a élaboré des documents synthèse étoffés et constitué une imposante bibliothèque virtuelle qui regroupe des sources d’informations très variées sur chacun des thèmes. Une vraie caverne d’Ali-Baba pour quiconque veut s’informer et comprendre les différents courants de pensée. Lors des rencontres régionales, la vidéo-conférence permettait aux participants de tout le Québec d’entendre le point de vue de spécialistes sur chacun des dilemmes . On a ainsi pu entendre des universitaires comme Pierre Fortin, Ruth Rose, Grégor Murray, Louise Vandelac et des acteurs que ces sujets touchent de près, par exemple Diane Bellemarre du Conseil du patronat du Québec, Nancy Neamtan du Chantier de l’économie sociale, ou Laurent Pellerin de l’Union des producteurs agricoles.

L’Institut est un organisme indépendant et non partisan; pas question ici de départager les "lucides" des "solidaires". Au contraire, une grande variété de points de vue est présentée, de façon à enrichir le débat et permettre aux participants de confronter leurs idées pour se positionner à leur tour. Les ateliers de discussion des rencontres régionales visaient à trancher chaque dilemme, ce qui n’était pas toujours évident, puis à identifier un enjeu majeur pour chaque dilemme et proposer des stratégies pour faire face à cet enjeu. Il en est ressorti des propositions variées et parfois étonnantes. C’est fabuleux de voir l’intelligence collective à l’oeuvre et de constater les similitudes et les différences entre les propositions de chaque groupe.

Le dialogue se poursuit à Montréal cette fin de semaine, alors que les conclusions des citoyens seront présentées à un panel d’experts qui sera appelé à y réagir. Ce panel est formé de Claude Béland (professeur invité à l’UQAM et ex président du mouvement Desjardins), Bernard Landry (professeur invité à l’UQAM et ancien premier ministre du Québec), Sophie Brochu (vice-présidente exécutive chez Gaz Métro) et Louise Roy (administratrice de sociétés et consultante internationale).

Et c’est à partir des propositions émanant des rencontres régionales et des commentaires des experts invités qu’une nouvelle ronde de débats permettra de d’élaborer la stratégie de développement pour le Québec des vingt prochaines années.

Des gens qui se conscientisent et des idées qui font du chemin

Le Rendez-vous sur l’économie est le deuxième qu’organise l’INM. Celui de l’an dernier portait sur la santé et ses conclusions ont fait l’objet d’une publication : "Cent idées citoyennes pour un Québec en santé", en plus d’être présentées au Conseil de la santé et du Bien-être du Québec et à plusieurs autres groupes reliés au milieu de la santé. Même le sous-ministre de la santé publique participait au Rendez-vous.

En plus des Rendez-vous stratégiques, l’Institut du Nouveau Monde organise une foule d’activités, notamment l’école d’été qui réunit chaque année des centaines de jeunes. L’édition de l’été dernier permettait aux participants d’élaborer des projets concrets dont plusieurs sont en voie de réalisation, comme "L'Échappée bleue" un projet de gîtes d’étape autour du Lac Saint-Jean, ou le projet J.A.R.G.O.N., qui s’attaque à la langue de bois par le biais d’un site web qui décortique les beaux discours.

Des débats sur des sujets chauds de l’actualité, par exemple l’arrêt Chaoulli sur la place des assurances privées dans le système de santé ou la réforme du mode de scrutin, des ciné-débats présentant des documentaires à caractère social, des conférences avec des invités prestigieux comme Hubert Reeves, John Saul ou même Ralph Nader, ce ne sont que quelques exemples tirés de l’immense liste d’activités proposées par l’Institut du Nouveau Monde pour animer la réflexion collective.

Un "think-thank" dont la base est citoyenne

L’Institut du Nouveau Monde a été fondé en 2004 par Michel Venne, directeur de l’Annuaire du Québec et chroniqueur au journal Le Devoir. Il avait alors publié une série de dix chroniques sur le thème "Le goût de l’avenir" et lancé à ses lecteurs une invitation à poursuivre la réflexion. L’Institut est né de ce désir de participer au renouvellement des idées et d’animer des débats publics au Québec.

Il n’y a pas encore de traduction pour "think tank", l’expression anglaise qui décrit les groupes comme l’Institut économique de Montréal, l’Institut Fraser, l’Institut C.D. Howe, le Conference Board du Canada ou le Conseil des canadiens. Certains parlent de "groupes d’experts" ou de "laboratoires d’idées". Tous ces groupes brassent des idées et influencent l’opinion publique en fournissant aux médias et aux décideurs des informations, des études, des mémoires.

L’Institut du Nouveau Monde s’inscrit un peu dans la même lignée en ce sens qu’il veut participer à des débats sur les enjeux de notre temps et contribuer à la recherche de solutions. Mais à la différence des organismes cités plus hauts, qui sont souvent financés par des groupes d’intérêts puissants dont ils véhiculent les idées sous le couvert de la neutralité ou par le biais d’études à la validité scientifique parfois discutable, l’INM favorise essentiellement la participation des citoyens aux débats. N’importe qui peut en devenir membre et prendre part aux activités. Même moi…

Est-il utile de préciser que j’y ai rencontré des gens exceptionnels, que j’adore échanger avec des personnes qui prennent le temps de s’informer et de réfléchir, bref que je trouve cela passionnant et extrêmement enrichissant ?


Pour en savoir plus (et qui sait, pour devenir membres vous aussi) :


03 mai 2006

 

"God bless Canada" ou la nouvelle politique militaire canadienne


Par Sylvain Gaudreault

Avec la mission de l’armée canadienne en Afghanistan, les Canadiens sont en train de se faire passer en douce un changement profond de leur personnalité internationale. Habitués aux Casques bleus, les Canadiens voient maintenant leurs militaires plongés en pleine zone de combats. Il y a de quoi se poser des questions… Mais le gouvernement conservateur refuse tout débat à ce propos à la Chambre des Communes. Peut-on se fier aux délibérations secrètes du Cabinet pour traduire la volonté populaire quant au rôle international du Canada? N’appartient-il pas aux députés de se prononcer?

Attentats historiques

Le monde a changé depuis le 11 septembre 2001. Avec les attentats terroristes qui ont marqué à jamais l’imaginaire collectif des Occidentaux, nous n’avons pas la perspective nécessaire pour bien analyser les mutations géopolitiques qui ont suivi. Pourtant, il suffit de prendre à témoin la mission en Afghanistan pour s’en convaincre.

Quelques semaines après les attentats, le gouvernement Chrétien parlait de l’envoi de troupes en Afghanistan « pour une courte durée » afin de stabiliser ce pays débarrassé des talibans et, du coup, acheminer l’aide humanitaire. Le ministre de la Défense de l’époque, Art Eggleton, disait : « Nos troupes ne seront pas employées dans des missions de combat ». Jusque là, ça va. Il y a peu de différences avec les Casques bleus créés à l’initiative du Canada en 1956. La tradition de neutralité semble sauve.

Soudainement, en janvier 2002, apparaît le premier signe du changement de cap. Le ton change. Les militaires se réjouissent de partir en Afghanistan avec le rôle de combattants plutôt que de membres d’une mission de maintien de la paix dirigée par la Grande-Bretagne. Le gouvernement Chrétien a répondu « présent » à l’offre états-unienne de combattre sous son commandement aux côtés des Marines et des forces spéciales dans la région de Kandahar. Par cette décision, Jean Chrétien a rompu avec la tradition des missions pacifiques, davantage conformes à nos moyens militaires, faut-il le préciser. Il s’agit de la première opération de nature aussi offensive depuis la guerre de Corée de 1950-1953. C’en est fait des missions dites de paix pour le Canada.

L’an dernier, Paul Martin a poursuivi dans cette voie. Il a prolongé de 18 mois la mission en Afghanistan pour la reconstruction de Kandahar, ce fief des talibans. Il a augmenté les effectifs sur le terrain (déploiement de 2 300 soldats), question de faire face avec les troupes états-uniennes à la résistance armée.

Le ton et le fond

L’hiver 2006 et l’arrivée du gouvernement conservateur marquent un autre bond qualitatif pour la politique militaire, bien que Stephen Harper poursuive, au fond, la stratégie amorcée par les libéraux. Il y a d’abord le ton et la forme. Le premier ministre fait une visite surprise à Kandahar. Il parle de liberté aux militaires : « (Il) est dans notre intérêt national que l’Afghanistan devienne un pays libre, démocratique et paisible ». Il veut « renforcer le leadership international du Canada » et termine son allocution par le désormais classique « God bless Canada »…

Au même moment, les troupes canadiennes prennent la relève de leurs alliés états-uniens dans la province de Kandahar. La responsabilité de la sécurité dans la région leur appartient. C’est un officier Canadien qui commande maintenant les opérations militaires des forces de la coalition antiterroriste à laquelle refusent pourtant de participer d’autres alliés comme la France et l’Allemagne. Désormais, nos troupes ne se contentent plus de maintenir la paix, elles font la guerre… Avec tout ce que cela signifie en termes de « dommages collatéraux »! Les Canadiens sont vus comme les ennemis des talibans et de tous ceux qui les appuient au Moyen-Orient. On ne parle plus de quitter l’Afghanistan dans quelques mois ni dans un an. Les généraux n’entrevoient pas de retrait de ce secteur avant une dizaine d’années. Rien de moins!

Je reconnais que le Canada ne peut rester indifférent au terrorisme international ni à l’islamisme intégriste indigne des droits fondamentaux de tout être humain. Par contre, je déplore l’absence de débats au Parlement sur le sens à donner aux orientations internationales du Canada, particulièrement dans un contexte tendu à l’échelle internationale depuis le 11 septembre 2001.

Il y a aussi la question des coûts. Au cours des quatre dernières années, Ottawa a dépensé plus de 1,9 milliard $ pour la mission en Afghanistan. Les deux prochaines années coûteront au moins 700 millions $. Ajoutez l’aide internationale qui suit les interventions militaires et qui s’élèvera à quelque 616 millions $ pour la période 2001-2009. Le gouvernement détient-il la légitimité pour poursuivre ainsi sans débat préalable? N’est-il pas habituel de voir des dépenses de moindre envergure faire l’objet de débats entre élus? Pourquoi est-ce différent en politique militaire?

Coïncidence?

Je demeure sceptique face à ce changement de cap fondamental du Canada. Mais je suis peut-être naïf… Je devrais reconnaître que le monde a changé. La Guerre froide est chose du passé. Les Canadiens sont plongés dans un autre type de conflit et doivent changer de mentalités. Finis, les Casques bleus! Au fond, serais-je mal informé?

En revanche, depuis quelque mois, je remarque des gestes d’Ottawa qui tendent vers un rapprochement avec les États-Unis. Les derniers développements en Afghanistan auront-ils des « dommages collatéraux » positifs pour l’économie canadienne? Le nouveau gouvernement espère-t-il tirer des avantages commerciaux d’une stratégie militaire qui s’apparente à celle des États-Unis? Que reste-t-il des beaux principes de paix lorsque les impératifs économiques (et électoraux) se pointent le bout du nez? Il est normal de se poser la question. Tandis que le Canada accroît sa présence en Afghanistan, l’épineux dossier du bois d’œuvre débouche soudainement sur une solution négociée avec les États-uniens… Quelle coïncidence!


 

Bernard Généreux et Roy Dupuis: Les rivières de la discorde


Par Pascal D'amours

Il y a déjà plusieurs mois que le gouvernement Charest nous promet le dévoilement d'une nouvelle politique énergétique. On nous promet le dépôt de la politique dans les prochaines heures. Cette politique devrait notamment inclure les nouvelles orientations concernant l'exportation d'électricité ainsi que les décisions concernant la construction de nouveaux barrages. Les écologistes attendent avec une brique et un fanal cette politique, en espérant y voir des engagements concrets en faveur de l'énergie éolienne et des mesures d’appui à l’économie d'énergie. Cependant, et c'est là le sujet de ma chronique, un sujet délicat sera scruté à la loupe par tous: l'éventuelle levée du moratoire sur la construction des minicentrales hydroélectriques.

Peu importe la décision que prendra le gouvernement Charest concernant les minicentrales, à peu près la moitié des leaders d’opinion lui jetteront des tomates. Dans le coin des opposants aux petits barrages, il y a bien sûr les environnementalistes, et dans le coin des défenseurs, il y a plusieurs élus locaux provenant principalement des régions-ressources. D’un côté Roy Dupuis, coprésident de la Fondation Rivières et de l’autre Bernard Généraux, préfet de la MRC Domaine-du-Roy et président de la FQM (Fédération québécoise des municipalités).

Cafouillage concernant la politique énergétique

Dans le contexte de la levée de bouclier qui a suivi l’annonce de la privatisation d’une partie du Mont Orford, on peut comprendre que Jean Charest marche sur des œufs avec les minicentrales. La saga qui précède le dévoilement de la politique énergétique illustre bien à quel point l’entourage de Jean Charest a perdu tous ses repères. Comme le rapportait la semaine dernière Denis Lessard, journaliste du journal La Presse, des dizaines de décideurs locaux avaient été informés récemment que le gouvernement québécois s’apprêtait à lever le moratoire sur les minicentrales. Ces personnes avaient pu prendre connaissance, dit-on, du document officiel avant sa diffusion. Or voilà, la journée où les médias annonçaient la fin prochaine du moratoire, le chef de cabinet de Jean Charest profitait de toutes les tribunes pour démentir vigoureusement cette information.

Ce qu’on comprend mieux, c’est que le gouvernement Charest semble avoir retourné sa veste sans en informer ses partenaires, au grand dam du ministre des Ressources naturelles qui doit maintenant réécrire sa politique énergétique. L'improvisation du gouvernement dans ce dossier illustre que Charest a maintenant une peur bleue de la réaction des environnementalistes. Que ceux qui pensent que les verts n’ont pas d’influence dans notre société se ravisent. Le pouvoir citoyen des verts existe réellement : pensons seulement au projet de la centrale du Suroît ou à la Commission Coulombe sur les forêts.

Les amis des rivières

Oui, les verts ont maintenant beaucoup de pouvoir; c’est pourquoi il importe plus que jamais de scruter attentivement le discours environnementaliste. Comme on dit, il ne faut pas leur « donner le bon dieu sans confession », pas plus qu’aux autres leaders d’opinion d’ailleurs. Pour ma part, j'ai pour devise que le doute est souvent le meilleur des conseillers.

Dans le dossier des minicentrales hydro-électriques, je pense que le préjugé négatif des verts n’est pas vraiment fondé. Le slogan de la Fondation Rivières est éloquent concernant cette position tranchée et sans appel: Parce que les rivières sont belles et utiles naturelles. Voici également ce qu’on peut lire sur le site internet de la Fondation Rivières :
«La Fondation Rivières attend cette stratégie (politique énergétique) avec impatience et appréhension, car les orientations affirmaient, entre autres, que « la réalisation de petites centrales hydroélectriques constitue un levier de développement économique important pour plusieurs régionsdu Québec» ».
On le voit, la Fondation Rivières semble refuser la possibilité que des projets de minicentrales puissent avoir un impact positif dans les régions. Doit-on appeler cela une position dogmatique ? On peut certes comprendre les craintes légitimes avancées par les verts en ce qui concerne la privatisation des profits liés à des ressources naturelles collectives. Moi aussi, j’ai des craintes à ce sujet. Cependant, pourquoi ne pas permettre la construction de minicentrales lorsqu'elles sont au service de la collectivité. C’est le cas du projet que propose notamment la MRC Domaine-du Roy sur le site de Val-Jalbert. Un projet respectueux de l’environnement et dont les profits seraient réinvestis sur ce site historique. Pourquoi jeter à la poubelle un projet comme celui-ci ? Pourquoi ne pas permettre également à une MRC de construire son petit barrage et d’en faire bénéficier sa communauté par la mise en place d’un fonds de développement ? Est-ce que je me trompe en pensant que ces projets seraient des exemples éloquents d’éco-développement ? On le voit, la position des verts gagnerait à être nuancée dans ce dossier.

La crainte exprimée par les verts concernant une éventuelle mainmise du secteur privé sur nos rivières semble avoir affecté leur jugement critique. Roy Dupuis et d'autres amis des rivières sont si aveuglés par ce risque, qu'ils ne voient plus les retombées positives potentielles des minis centrales pour le développement des régions. Je considère pour ma part, qu’il est possible de concilier la construction de barrages (petit ou gros) et la notion de développement durable. Cette conciliation doit cependant, à mon avis, respecter certaines conditions: une gestion publique des projets, des profits et retombées pour la collectivité ainsi qu'un processus adapté d'audience publique.

Tout comme les verts, j'adhère à la définition du développement durable qui veut que les dimensions sociales, environnementales et économiques sont indissociables l'une de l'autre. S'il est vrai, comme se plaisent à le répéter les verts, que le critère économique ne peut régir seul le développement des communautés, il en est alors de même pour les impératifs environnementaux. Même s'ils sont les principaux promoteurs de la notion de développement durable, il est paradoxale de constater que les verts ont souvent tendance à évacuer rapidement de leur analyse les critères sociaux et économiques.

Pour aller plus loin:

Lettre de Roy Dupuis, coprésident de la Fondation Rivières (24 avril 2006): http://www.fondation-rivieres.org/

DERNIÈRE HEURE:
Le gouvernement Charest a finalement déposé sa stratégie énergétique le 4 mai. Voici un extrait du site internet de Radio-Canada:
Québec lève aussi le moratoire sur la construction de petites centrales de 50 MW et moins par des communautés régionales ou autochtones. Cela se fera selon des conditions strictes, d'après Jean Charest. « Nous ne ferons pas la promotion du développement de barrages privés, leur contribution n'est pas significative pour nous », a-t-il dit.
On pourrait croire que Charest est venu lire ma chronique...

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