25 novembre 2006

 

Entrez dans la danse !


Par Denise Turcotte

Cette semaine, j’aimerais vous faire partager un amour précieux. En fait j’aimerais vous le communiquer ou à tout le moins piquer suffisamment votre curiosité pour que vous soyez tentés d’y goûter. De venir voir. Non, ce n’est surtout pas un amour jaloux, bien au contraire : il aurait besoin du plus grand nombre pour se développer et s’épanouir. Pour être franche, si je vous en parle, c’est d’abord par pur égoïsme: j’ai peur qu’on m’en prive. Je voudrais que vous m’aidiez à le convaincre de rester.

Le message d'un corps à un autre corps

J’aime la danse contemporaine. Non, non, je n’y connais rien; j’étais bien trop balourde pour que quiconque pense à m'inscrire à des cours de ce qu'on appelait "ballet-jazz" lorsque j’étais enfant. Mais j’aime assister à des spectacles de danse contemporaine. J’aime qu’on me montre autre chose. J’aime être dérangée, bousculée dans mes certitudes. J’aime qu’on m’amène là où je ne me risquerais pas de moi-même et où logent des questions, des émotions et des façons de percevoir le monde qui ne vont pas de soi. J’aime qu’on débranche, l’espace de quelques minutes, la machine à explications de mon cerveau, celle qui cherche à tout comprendre, à tout rationaliser, à donner aux choses le sens qu’elles sont sensées avoir. Qu’on m’amène, doucement ou de force, par séduction ou par provocation, à me laisser glisser dans un univers improbable où d’autres capteurs, d’autres types de senseurs me passent les messages par des canaux moins fréquentés. J’aime que des humains communiquent avec moi autrement, pour me dire, avec leurs gestes et avec leurs corps, ce que ma tête ne laisserait pas entrer par les mots.

Au début, il y a plusieurs années, je ne savais pas que j’aimais la danse contemporaine. En fait, on m’aurait posé la question que j’aurais répondu que je n’aimais pas cela, que c’était trop compliqué, trop obscur, que je ça ne m’attirait pas. Et puis ma curiosité a été piquée par des critiques qui encensaient un spectacle de La La La Human Steps. Si tant de gens de par le monde étaient impressionnés par cette production élaborée par des créateurs québécois, elle méritait bien que j’y jette un œil. J’arrivais sans attente, j’ai reçu les chorégraphies saccadées d’Edouard Lock et les sauts athlétiques de Louise Lecavalier comme une décharge d’énergie brute à la figure. Je n’avais jamais rien vu de pareil. J’en ai voulu plus.

Des créateurs reconnus à travers le monde

J’ai découvert d’autres compagnies québécoises exceptionnelles: O Vertigo de Ginette Laurin, la Fondation Jean-Pierre Pererault, Fortier Danse création de Paul-André Fortier, Pierre-Paul Savoie danse, la Compagnie Marie Chouinard, Cas public d’Hélène Blackburn, originaire de Chicoutimi… J’étais conquise. Bien sûr, certains spectacles de danse me plaisent plus que d’autres, parfois je suis moins touchée, mais j’apprécie beaucoup avoir la possibilité de voir tous ces spectacles acclamés par des gens du monde entier.

Le Québec se démarque à l’étranger par l’audace et l’originalité de ses créateurs en danse. Mais malheureusement, ces gens reconnus à la grandeur de la planète restent assez méconnus du grand public chez eux, ici au Québec. À chaque spectacle que je vois, je me désole que l’assistance soit aussi peu nombreuse. Je sais pourtant que bien d’autres personnes pourraient comme moi vivre de grands moments de bonheur en se laissant porter par ces créations surprenantes. Où sont par exemple les milliers d’élèves des écoles de danse, un public naturel pour ces représentations ?

Conserver un accès précieux

En fait, n’eut été de la ténacité de gens comme Louise Beaulieu, ex-directrice du Théâtre du Saguenay, elle-même amoureuse de la danse, je ne suis pas certaine que nous aurions toujours accès à ce genre de spectacles qui sont certainement diffusés à perte. Et j’avoue que je suis inquiète pour l’avenir, dans un contexte où les diffuseurs ont de moins en moins de marge de manœuvre. J’ai peur que tôt ou tard, les compagnies rayent Chicoutimi de leur liste d’arrêts de tournée et que nous ne puissions plus voir en région des productions qui sont pourtant subventionnées par l’ensemble des Québécois.

C’est pour cela que je vous en parle. Le vendredi 1er décembre prochain, le Théâtre du Saguenay présente la Compagnie Marie Chouinard à l’Auditorium Dufour de Chicoutimi. C’est votre chance d’entrer dans la danse.

Le spectacle, Body Remix/Les variations Goldberg, a été présenté à Venise, Paris, Vienne et Berlin où il a reçu des critiques des plus élogieuses. La chorégraphe y explore une autre dimension du corps en ayant recours à des béquilles, prothèses et autres instruments qui élargissent la gamme de mouvements. Les photos et la vidéo qu’on présente sur le site web de la compagnie donnent l’impression d’un monde étrange de chair et de métal. J’ai hâte d’en voir plus. Et vous, y serez-vous ?

Pour en savoir plus :

Compagnie Marie Chouinard : http://www.mariechouinard.com

22 novembre 2006

 

Harper sonne la fin du Canada de Trudeau


Par Pascal D'amours

La motion surprise présentée par Stephen Harper reconnaissant que les Québécois forment une nation au sein d'un Canada uni est tout un pavé dans la mare. Assurément, plusieurs observateurs concluront trop vite que cette motion n'a qu'une valeur de symbole afin de minimiser son impact dans l'actualité. Cependant, si l'on s'y attarde selon une perspective historique, cette motion pourrait contribuer à redéfinir le Canada tel qu'il se conçoit depuis près de 40 ans.

Le Canada imaginaire de Trudeau

Selon moi, la reconnaissance de la nation québécoise à la Chambre des communes pourrait fermer définitivement la très longue parenthèse de l'ère Trudeau. Depuis l'accession de Pierre-Elliot Trudeau au poste de premier ministre du Canada en 1968, l'État canadien se définit par le multiculturalisme et la primauté des droits individuels. Trudeau a contribué a façonner peu à peu, durant son règne et même après, le visage du pays comme une vaste courtepointe sous laquelle les particularismes étaient balayés. Pour Trudeau, le nationalisme québécois était l'incarnation du mal et sa reconnaissance, un aveu d'échec dans la construction d'une grande nation civique. Le mythe des deux peuples fondateurs de 1867 était donc écarté dans l'esprit de Trudeau. Cette conception est toujours partagée par de nombreux canadiens et a largement contribué à l'échec de l'accord du Lac-Meech et au fameux plan B du clan "Chrétien-Dion" visant à asphyxier le sentiment nationaliste au Québec.

Aujourd'hui, Harper vient nous dire symboliquement que ce Canada imaginaire, inodore et sans référence historique de Trudeau ne tient plus la route. Pour Harper, Layton, Ignatieff et d'autres, le Canada est dorénavant un État ayant plus d'une nation en son sein. Wow! réalisez-vous la gifle à l'héritage de Trudeau.

Le dépassement du concept d'État-nation

Mais plus encore, je vois dans cette motion la déconstruction d'une idée encore plus coriace. En effet, Harper affirme haut et fort qu'une nation peut exister et se développer sans que ses contours correspondent nécessairement à un État indépendant. Contrairement à l'idée reçue depuis le 19e siècle que le destin de chaque nation réside dans la création d'un État indépendant, Harper croit pour sa part dans la faisabilité d'un État plurinational.

Sur la longue échelle de l'Histoire, le concept de l'État-nation est un concept relativement récent et s'est construit à la faveur des révolutions française (1789) et européennes (1848). Cette façon de concevoir la géopolitique et le découpage des États n'a été scellée qu'en 1918 par l'application du «principe des nationalités» du président américain Woodrow Wilson. Le mouvement de décolonisation de l'Afrique et de l'Asie dans les années 1950 et 1960 aura fixé presque définitivement l'idée que chaque nation devait obtenir son État. Ces luttes anticoloniales font figures d'images d'Épinal et colorent encore la pensée de nombreux indépendantistes québécois dans l'attente du «Grand soir». Il serait peut-être temps pour eux de constater que le calendrier indique l'année 2006 et que les frontières politiques n'ont plus la même signification qu'au siècle dernier.

Au fond, Harper, par sa motion, renvoie les «trudeauistes» et les indépendantistes québécois dos à dos. Le Canada devient un laboratoire afin d'expérimenter positivement la réalité plurinationale. L'idée d'un Canada des régions évoquée jadis par un certain Joe Clark est peut-être, en ce sens, une voie d'avenir. On dirait que l'horizon des possibles s'élargit un peu... Pourrait-on s.v.p. saisir ce moment propice afin de sortir des schèmes traditionnels dans lesquels nous tournons en rond depuis plus de 40 ans ? J'avoue ne pas apprécier Harper pour ses idées guerrières et souvent rétrogrades, mais je dois le remercier cette fois-ci d'ouvrir un peu les fenêtres du pays afin d'y faire pénétrer de l'air frais.

15 novembre 2006

 

FIERs : peut-on se fier ?


Par Denise Turcotte

Dernier de deux textes

Après avoir tenté d’expliquer ce que sont les FIERs (Fonds d’intervention économique régionaux) dans un premier texte (lire ce texte), voici quelques questions que je me pose au sujet de ce nouveau mécanisme de soutien aux entreprises mis en place par le gouvernement Charest.

La fausse valse des millions

Les annonces de création des FIERs mettent l’emphase sur la valeur maximale des fonds, donnant la fausse impression que beaucoup d’argent est disponible pour financer des projets d’entreprises alors que la réalité peut être différente. À cet égard, l’exemple du FIER-Boréal (dirigé par Joachim Simard) est intéressant. Le communiqué ministériel de lancement titrait: «Création du FIER-Boréal et du Fonds-Soutien Saguenay-Lac-Saint-Jean : 33 millions de dollars en capital de risque pour les entreprises de cette région.» La réalité est un peu différente : après ce lancement en grande pompes en juillet 2005 avec un objectif de 30 M $, le FIER-Boréal a cessé ses activités quelques mois plus tard, faute d’avoir réussi à lever les fonds locaux prévus. Il a été relancé en juillet 2006 avec un objectif plus modeste de 15 M $.

Monsieur Simard éprouve-t-il autant de problèmes à trouver des investisseurs qu’il en a à trouver de bons projets, comme il s’en plaignait récemment ? Toujours est-il que pour le commun des mortels qui suit d’une oreille distraite les annonces tapageuses de ministres enthousiastes vantant leurs beaux efforts pour relancer les régions, avouez que c’est loin d’être évident que le FIER-Boréal annoncé à 30 M $ puis à 15 M $ pourrait à terme totaliser non pas 45 M $, mais bien 15 M $. Sur trois ans. Si tout va bien.

Et puis 15 M $ sur trois ans, c’est déjà ça, mais c’est bien peu quand on sait qu’il faut souvent plusieurs centaines de milliers de dollars, voire quelques millions pour créer un seul emploi industriel. Le plus récent exemple est celui de l’usine de brasque d'Alcan qui prévoit créer 50 emplois avec un investissement de 180 M $, c'est-à-dire 3,6 M $ par emploi.

Surtout, 33 M $ sur trois ans, c’est bien loin du fonds de 450 millions $ obtenu lors du Rendez-vous national des régions de 2002. Ce fonds, qui aurait été financé à parts égales par Québec, Ottawa et les régimes de retraite des travailleurs d’ici répondait à une demande consensuelle de la délégation régionale. Je ne crois pas que la situation se soit améliorée à un point tel que, quatre ans plus tard, une enveloppe 13 fois moindre et fragmentée en trois puisse «faire la job».

Quel genre de capital ?

Au contraire, j’ai l’impression que les FIERs, qui devaient être à la fois un moyen de soutenir des entreprises en démarrage ou en expansion et une bonne occasion d’investissement pour les partenaires privés qui y injectent des fonds sont nettement plus avantageux pour les investisseurs que pour la collectivité.

Je me demande même jusqu’à quel point les entreprises visées par les FIERs ne sont pas déjà admissibles à une multitude d’autres programmes, notamment ceux qu’Investissement-Québec possédait déjà avant de se lancer dans les FIERs. Tous les entrepreneurs vous le diront : ce qui est difficile, c’est d’obtenir du capital au début, quand on a pas encore ce qu’il faut pour convaincre les banquiers et les subventionnaires habituels. En quoi les FIERs se distinguent-ils ? Avec des objectifs de rendement de l’ordre de 10 à 15 % par année et une première distribution des bénéfices aux investisseurs après cinq ans, on peut peut-être parler de capital de risque, mais certainement pas de capital de démarrage.

Et puis comme Investissement-Québec, qui fournit 2/3 des fonds, renonce à sa part de profits pour les cinq premières années (mais s’engage à couvrir 2/3 des pertes le cas échéant), avouez qu’il est bien tentant pour les investisseurs de privilégier des projets sûrs qui leur rapporteront davantage.

Les projets sûrs de qui ?

Une des caractéristiques des FIERs qui me laisse le plus perplexe, c’est que le FIER peut financer le projet d’une compagnie appartenant ou liée à un de ses membres. Je ne sais pas pour vous, mais moi si j’avais la possibilité d’investir 150 000 $ dans un fonds qui est en mesure de financer un de mes projets jusqu’à concurrence de 1 M $, je trouverais ça drôlement intéressant !

L’exemple du FIER Saguenay-Lac-Saint-Jean semble démontrer que d’autres y ont peut-être pensé avant moi : jusqu’à présent, si on se fie à son site Web, le FIER a soutenu trois projets, ceux de SKL-Aluminium Technologies, Bois Noraspen et Chaîne gradée inc. Or, selon le registre des entreprises, Chaîne gradée inc. appartient à SCP 89 inc. dont Maurice Duperré est président et actionnaire par le biais de la compagnie 100801 Canada inc. Et il se trouve que Maurice Duperré est également trésorier du FIER. Quant à Bois Noraspen, Desjardins Innovatech S.E.C. en est le deuxième actionnaire. Et il se trouve qu’un membre de la grande famille Desjardins, Martin Voyer, vice-président Soutien au développement des affaires Saguenay—Lac-Saint-Jean—Charlevoix, siège sur le conseil d’administration du FIER.

Comprenez-moi bien : je ne mets pas en doute le sérieux de ces projets ni la bonne foi des dirigeants du FIER. Ce que je souligne en revanche, c’est qu’à 150 000 $ de mise de fonds minimale, les FIERs sont des clubs sélects où les gens d’affaires bien établis ont plus de chance d’être admis que les jeunes entrepreneurs en herbe. Comme ce sont ces investisseurs privés qui gèrent les FIERs et que les FIERs ont le droit d’investir dans les projets de leurs membres, on risque de voir les fonds circuler en circuit fermé dans le giron de groupes bien établis au détriment des projets de petits-culs sans le sou qui pourraient constituer une véritable «relève entrepreneuriale». Je soutiens ton projet, tu soutiens le mien et les deux tiers de fonds publics restent dans la famille…

Et quelle famille ? FIER-Boréal ou FIER libéral ?

Là-dessus, j’avoue que la présence de Joachim Simard à la tête du FIER-Boréal me trouble un peu. Comme dit Carol Néron, «ce n’est pas n’importe qui». Mais contrairement à monsieur Néron, je ne suis pas tant impressionnée par son titre de président du FIER que dérangée par ses liens bien connus avec le Parti libéral. Le fait que Gilbert Grimard, président du Parti libéral dans Chicoutimi, soit aussi membre du FIER-Boréal n’aide pas à apaiser ma crainte d’une gestion par clan. Et puis cette cassette, dont on a abondamment parlé au procès BTF et où Yvon Bouchard, un autre organisateur libéral bien connu, fait référence à «Joachim» n’a rien pour atténuer mon malaise :

«[…]"Tu es chanceux, car Claude Vanasse est raisonnable, dit Yvon Bouchard dans l'enregistrement. Si c'était notre chum Joachim (NDLR - Simard de Laboratoire SL), tu verrais qu'il est pas mal plus dur." […] »

(Poursuite contre Saguenay et L'Immobilière : BTF sort une cassette compromettante, Le Quotidien, 17 mars 2006)

Finalement, parmi les investisseurs du FIER, j’ai bien cru noter la présence du groupe G. Blackburn, de Roberval.

« […] Jusqu'à maintenant, 14 hommes d'affaires de partout dans la région ont participé au financement du fonds. Outre les deux instigateurs, ce sont Gilles Lévesque de Pro-Sag mécanique, Martial Bouchard de Produits BCM inc., Marc St-Gelais de Peinture LSB inc, Gaston Blackburn de G. Blackburn inc., Denis Lemieux d'Hydralfor inc., Jeannot Harvey du Groupe Cégerco inc., Alain Paul du Groupe ADL, Alain Pineault du Groupe Réfraco inc., Jeannot Côté de la compagnie 9152-0593 Québec inc., Alain Laberge du restaurant Le Deauville, Mario Simard et Yves Hébert de Télénet Informatique inc., de même que Ghislain Fortin de Cégerco inc. […] »

(Avec 2 millions $ en caisse : Le FIER-Boréal 02 progresse vers les 15M $, Progrès-dimanche, 17 septembre 2006)


Au registre des entreprises, on indique que le Groupe G. Blackburn compte parmi ses actionnaires Gaston Blackburn, Nicole Desbiens-Blackburn et Karl Blackburn. Karl Blackburn… c’est un nom qui me dit quelque chose. Député de Roberval. Se peut-il qu’il y en ait deux ?

Bien sûr, il y a parmi les gens d’affaires prospères des personnes sincèrement engagées à œuvrer pour le développement de la région. Et absolument rien ne me permet de douter que messieurs Simard, Grimard et Blackburn appartiennent à cette généreuse catégorie. C’est juste que, comme on dit, «ça regarde drôle».

Besoin de transparence

Y a-t-il des mécanismes de reddition de compte qui nous assureraient que tout se fait selon les règles de l’art ? Bien sûr. Les FIERs doivent fournir à Investissement-Québec des rapports détaillés de leurs activités et un de ses représentants siège comme observateur sur le conseil d’administration de chaque FIER.

Mais les rapports annuels d’Investissement-Québec ne présentent que des données consolidées et rien n’indique que les FIERs doivent déposer des rapports publics. Le FIER Saguenay-Lac-Saint-Jean fait un effort louable de transparence avec son site web, mais il s’agit d’une mesure volontaire que les FIERs ne sont pas tenus de mettre en place. Comme je l’ai constaté en préparant ces textes, il faut faire beaucoup de recherche pour aller au-delà des apparences, et lorsqu’on le fait, on ne trouve pas que des éléments rassurants.

J’en conclus que non seulement les FIERs sont loin d’être la panacée que le gouvernement Charest nous fait miroiter mais qu’en plus, il serait sage de les garder bien à l’œil.

13 novembre 2006

 

Une prière et un monument pour éveiller les consciences


Par Sylvain Gaudreault

Qui a dit que nous vivions dans un monde désenchanté ? Récemment, deux débats d’envergure régionale ont démontré que la « fin de l’histoire » n’est pas aussi proche qu’on le pense… Je fais référence aux débats sur la prière à l’hôtel de ville de Saguenay et sur le déménagement du monument Price à Chicoutimi. Ces deux questions font prendre conscience de la pertinence et de l’importance des symboles comme points de repères collectifs. La prière en tant que rite et les monuments en tant que marques tangibles de la mémoire collective ont une dimension politique. L’actualité régionale a su nous le rappeler.

Le monument Price

Parlons d’abord de l’obélisque Price. Le projet de le déménager de son site originel au carrefour giratoire du boulevard Talbot a refait surface après avoir été enterré une première fois en 2004. L’intellectuel de réputation québécoise, voire internationale, Gérard Bouchard, a littéralement fait capoter le projet caressé par le maire Jean Tremblay en proposant de provoquer ce dernier dans une joute… verbale ! Bien sûr, le maire a décliné l’invitation. Jean Tremblay est archi populiste et soi-disant « bon communicateur », mais il ne fait pas le poids face au professeur Bouchard.

Au-delà de cet épisode shakespearien, le débat autour du monument Price force la collectivité régionale à s’interroger sur les circonstances et les conditions d’ordre historique, social, politique et idéologique qui, d’une part, ont présidé à l’érection de l’obélisque en 1882 et qui, d’autre part, servent de justification à son déménagement aujourd’hui. Cette réflexion est la bienvenue dans un contexte où la région connaît une mutation majeure de sa base économique traditionnelle.

À travers la saga du monument Price, c’est la capacité réflexive des acteurs régionaux et leur conscience du moment présent qui est en jeu. Le projet du déménagement de l’obélisque est une opportunité pour critiquer ouvertement la société régionale et son histoire. Sans trop s’en rendre compte, sous des airs de débat anecdotique, la population régionale vient de faire une action critique. Elle a réfléchi sur le monde dans lequel elle vit. Grâce à cette controverse, la population a contesté l’ordre établi, notamment le pouvoir municipal autoritaire et la présence dominatrice de la grande entreprise dans l’économie. Cent vingt-quatre ans après son inauguration, le vieux monument recèle encore un potentiel de transformation de la société régionale. Laisserons-nous passer cette occasion ?

Car il reste un carrefour giratoire à meubler… Le non-déménagement de l’obélisque représente un moment exceptionnel pour la production d’une œuvre artistique, véritable métaphore de la région et de son histoire. En 2006, malgré l’individualisme triomphant, les symboles renferment toujours une multitude de significations et d’actions pour la collectivité. Le sociologue Émile Durkheim a dit qu’un « sentiment collectif ne peut prendre conscience de soi qu’en se fixant sur un objet matériel ». Quel symbole souhaitons-nous pour illustrer l’état actuel du Saguenay-Lac-Saint-Jean, ses motivations et sa vision de l’avenir ? Voilà, il me semble, un beau défi à lancer aux artistes régionaux…

La prière à l’hôtel de ville

Le débat entourant la récitation de la prière au début des séances publiques du conseil de ville participe de la même logique que celle du monument Price. Comme le monument et malgré les apparences, le geste de la prière est vivant ; on ne peut traiter cette question en dehors du temps présent. Ce rituel n’est pas irréversible.

Si la prière était justifiée il y a cinquante ans, l’est-elle encore aujourd’hui ? Si cette question était pertinente pour le symbole du monument Price, ne l’est-elle pas a fortiori pour la prière ? Un rituel n’appartient à personne, aussi maire soit-elle… En effet, les rituels et autres symboles ont une fonction sociale. Ils servent à donner à la société une image d’elle-même, tout en favorisant l’intégration de tous les individus à la société, et ce, peu importe leur foi.

Outre le strict respect des chartes des droits et libertés, le rituel de la prière au conseil de ville pose la question de l’expression des croyances, des idéologies et des positions sociales et politiques. Ainsi, en s’acharnant à garder intact ce rituel d’un autre âge, Jean Tremblay n’est-il pas en train d’instrumentaliser la prière pour consolider sa position d’autorité ? À l’inverse, Christian Joncas, président du Regroupement des citoyens de Saguenay et « chef de l’opposition » virtuel, ne se sert-il pas de la question de la prière pour contester la toute-puissance du maire ? Que ce soit l’un ou l’autre qui sort gagnant de ce débat, à part de faire apparaître les rapports de pouvoir, nous ne sommes guère avancés…

Je propose plutôt de profiter du débat sur la prière à l’hôtel de ville de Saguenay pour s’inspirer de l’évolution des cérémonies d’ouverture des sessions parlementaires à Québec. Depuis 200 ans, ce protocole a effectivement beaucoup changé. Ne pourrait-t-on pas faire la même chose avec la prière en transformant ce rituel tout en gardant son « noyau dur », c’est-à-dire en faire un moment de réflexion qui invite les élus à réfléchir sur le monde et à se remettre en question ?

Oui, vraiment, l’histoire est toujours en train de se faire. Malgré ce qu’on en dit, les rites et les symboles conservent à travers le temps leur incroyable force de changer l’ordre des choses.

09 novembre 2006

 

FIERs : peut-on se fier ?


Par Denise Turcotte

Premier de deux textes

Le président du FIER-Boréal 02, Joachim Simard, a fait jaser la semaine dernière en affirmant que les projets qui lui sont présentés sont de qualité inégale et que la région manque d’entrepreneurs.

D’une part, l’éditorialiste Carol Néron du Quotidien s’est empressé de faire écho au propos de monsieur Simard. Non seulement il invite la région à une cure d’humilité, mais il présente des excuses (aussi plates que tardives) à Claude Blanchet, ex-PDG de la Société générale de financement, qui avait soulevé un tollé avec des affirmations du même genre il y a quelques années.

D’autre part, Frédéric Gagnon, président du FIER-Saguenay-Lac-Saint-Jean, a signé une lettre ouverte au Quotidien et accordé une entrevue à la radio de CBJ pour exprimer son désaccord. En plus de rappeler que son FIER a déjà financé trois projets depuis sa création en avril dernier, monsieur Gagnon invitait à adopter un discours plus positif envers le potentiel de la région et de ses entrepreneurs.

Deux FIERs, deux visions. Qui dit vrai ? J’avoue que je suis plus sensible à la position de monsieur Gagnon, qui souligne les bons coups et appelle à la mobilisation, qu’à celle de monsieur Simard qui pointe des coupables sans proposer de solution.

Mais cette histoire a surtout aiguisé ma curiosité à l’égard des FIERs. En tentant de comprendre ce qu’ils sont et ce qu’ils font, j’ai trouvé autant de questions que de réponses. Bienvenue dans le monde merveilleux des FIERs, un univers de promesses où valsent les annonces de millions mais où reddition de comptes et transparence dans la gestion des fonds publics sont loin d’être acquis.

Dans ce premier de deux textes, je fais un petit survol du phénomène FIER. Dans le second, je vous dirai ce qui me dérange dans ce mécanisme de financement mis sur pied par le gouvernement Charest pour soutenir le développement économique régional.

Mais au fait, que sont les FIERs ?

Annoncée dans le budget Séguin de 2004, la création des FIERs (Fonds d'intervention économique régional) visait à donner accès à du capital de risque aux entreprises (surtout en région). L'idée était de faire appel à des capitaux mixtes privés-publics et de confier à des gens d’affaires le soin de choisir et de soutenir des projets structurants. En gros, le principe est le suivant : on forme un groupe d’investisseurs (des individus ou des sociétés par exemple), on le fait accréditer par Investissement-Québec et pour chaque dollar investi dans le fonds, le gouvernement ajoute deux dollars. Le choix des projets est sous la responsabilité du FIER, une société en commandite dotée d’un conseil d’administration où siègent des membres investisseurs et un observateur d’Investissement-Québec.

Le programme FIER comporte différents volets :

Les FIERs au Saguenay-Lac-Saint-Jean

En théorie, les trois FIERs de la région (les deux FIERs région et le FIER-Soutien) pourraient totaliser 33 M $ (15 M $ + 15 M $ + 3 M $). En pratique, c’est un peu différent parce que bien qu’on les ait présentés comme du «cash» disponible pour financer les entreprises, ces montants constituent en fait des cibles sur trois ans et seulement une partie des sommes attendues des investisseurs privés ont été levées jusqu’à présent.

Combien d’argent contient chacun des FIERs à ce jour, qui sont les investisseurs privés et à combien se chiffrent leurs mises de fonds respectives, quels projets ont été financés et combien a-t-on versé à chacun de ces projets ? Oups, ça devient plus flou. Et c’est là que je commence à avoir des problèmes avec la transparence des FIERs.

D’où ma première question

De gestionnaires chevronnés comme ceux qui siègent sur les FIERs, je m’attendais à un suivi simple et clair. Je ne prétend pas qu’il ne se fait pas, mais disons qu’au mieux, il n’est pas très bien diffusé. Avant de se plaindre que la région manque d’entrepreneurs et de bons projets, j’aimerais que les gestionnaires de FIERs démontrent qu’ils sont capables de nous dire ce qu’ils font avec notre argent.

Même que, chers gens d’affaires qui êtes familiers avec les indicateurs de gestion et les rapports de performance, je vais vous faire un dessin. Pour être rassurée sur le mécanisme des FIERs, voici ce que j’aimerais savoir de vous à qui on confie 2 $ de fonds publics à chaque fois que vous ou un organisme financé par le public (ex : Promotion Saguenay) allongez un dollar :


C’est tout simple, non ? Pas mal plus simple que la déclaration de revenu d’un petit contribuable de mon espèce ou que les vérifications diligentes qu’on impose aux entrepreneurs qui cherchent du capital pour leur projet. Pourtant, j’ai eu beau chercher, je n’ai pas réussi à trouver ces informations.

C’est sûrement mon erreur, alors dites-moi vite que je me trompe. Ça calmerait mes doutes et qui sait, peut-être que ça me dispenserait de publier le deuxième texte de cette série qui portera justement sur les doutes et les questions que soulève la formule des FIERs.

Pour aller plus loin :

La section sur les FIERs, sur le site d’Investissement-Québec:
http://www.investquebec.com/fr/index.aspx?page=1771

Les communiqués du MDEIE annonçant la création des FIERs-région et FIERs-Soutien:
http://www.mdeie.gouv.qc.ca/page/web/portail/developpementRegional/service.prt?svcid=QUOI_DE_NEUF8&page=details.jsp&iddoc=66263

Le site Web du FIER-Saguenay-Lac-Saint-Jean:
http://www.fiersaglac.com/


04 novembre 2006

 

Jamais tout noir ni tout blanc


Par Denise Turcotte

La vie s’est beaucoup compliquée cette semaine avec la décision du gouvernement fédéral d’imposer les distributions des fiducies de revenu. Plus possible en effet de détester le gouvernement de Stephen Harper pour l’ensemble de son œuvre. C’était si simple jusque là : ils étaient guerriers, anti-Kyoto, anti-mariage entre conjoints de même sexe, ils avaient coupé dans de nombreux programmes comme l’aide pour les musées et les tournées d’artistes canadiens à l’étranger, leur volonté d’aborder le déséquilibre fiscal prenait peu à peu une texture de guimauve molle et le siège du Québec à l’UNESCO se transformait en petit tabouret branlant… Bref ils avaient tout pour se rendre détestables et si on ne savait pas toujours exactement qui étaient «les bons», au moins on savait que les conservateurs de monsieur Harper étaient «les méchants».

Une bonne décision

Et puis sans prévenir, ils ont déchiré une de leurs promesses électorales et annoncé que les fiducies de revenu existantes seront imposées à partir de 2011 et que celles qui voient le jour à partir de maintenant ne pourront pas éviter le fisc. La plupart des observateurs ont salué cette décision qui corrige une injustice : pourquoi accepter que des fiducies de revenu puissent distribuer les profits d’entreprises avant impôt alors que d’autres entreprises, celles qui sont constituées en compagnies, doivent d’abord payer leurs impôts avant de verser des dividendes aux actionnaires ?

La planque était tellement intéressante que les fiducies de revenu ont connu une croissance aussi rapide que phénoménale : elles comptent maintenant pour environ 10 % de la capitalisation boursière du Canada, soit quelque 200 milliards de dollars, alors que leur poids n'était que de 18 milliards à la fin de 2000 et de 1,3 milliard il y a dix ans. Avec les projets de Télus et de BCE, qui avaient annoncé leur intention de passer en mode fiducie de revenu, ce poids aurait augmenté d’un autre 50 milliards de dollars. Même les banques, dit-on, commençaient à songer à faire le saut.

Non seulement le manque à gagner devenait important pour l’État (on parle d’un milliard de dollars par année seulement pour le fédéral), mais la conversion en fiducie avait des effets pervers pour la santé des entreprises. Pour verser plus de revenus aux bénéficiaires de la fiducie, il devenait tentant de limiter les investissements d’entreprise et de gérer à court terme, quitte à mettre en danger l’avenir. Et puis le syndrome «tout le monde le fait» provoquait des réactions en chaîne: ainsi, si Telus compte offrir un meilleur rendement aux investisseurs en devenant une fiducie de revenu, son concurrent BCE n’a pas le choix d’emboîter le pas.

Bref, comme beaucoup d’observateurs l’avaient noté depuis des mois, il fallait que cela cesse et les conservateurs ont eu le courage de mettre un terme au régime d'exception favorisant les fiducies de revenu. L’ont-ils fait pour redorer leur image et montrer qu’ils ne prennent pas uniquement des décisions qui plaisent à leur base électorale «morale» et néolibérale ? Peut-être. Ou pour montrer qu’ils sont moins inflexibles qu’on ne le croit ? Peut-être aussi. À moins qu’ils aient seulement voulu nous compliquer la vie en brisant leur image «de méchants» …

Un Valium pour Jean Lapierre

En fait, il n’y avait que les libéraux pour se promener les masses en l’air et crier aux 25 milliards de dollars perdus par les investisseurs suite au contrecoup boursier de l'annonce du gouvernement. Beaucoup de bruit pour rien, puisque ces pertes sont virtuelles tant que les parts de fiducies ne sont pas vendues. Et de toute façon, de généreuses distributions ont déjà été versées aux détenteurs de ces parts, ce qui devrait mettre un peu de baume sur leurs pertes éventuelles.

Jean Lapierre a beau brandir l’image du brave retraité qui a investi tout son pécule dans les fiducies de revenu à cause de la promesse conservatrice de ne pas leur imposer de nouvelles taxes, j’ai l’impression que l’impact sur «le pauvre monde» sera plutôt limité. Les plus touchés seront sans doute des grands fonds qui ont, de toute façon, eu la prudence de diversifier leurs avoirs pour mieux affronter de telles situations.

Le plus ironique, c’est que les libéraux s’avouent d’accord sur le fond de la décision du gouvernement Harper. Ils reprochent essentiellement aux conservateurs d’avoir renié une de leurs promesses. Dit par ceux qui nous ont servi «je ne gèlerai pas les prix et les salaires», «un non, c’est un oui» ou «nous abolirons la TPS», ça mériterait presque un petit Valium, comme le prescrivait le ministre Fortier à ceux que la dégringolade boursière inquiétait.

Placer ainsi les libéraux en porte-à-faux était, il faut le reconnaître aussi, très habile de la part des conservateurs. Reste à voir si leur bonne action de la semaine restera un accident de parcours dans une ligne fondamentalement intransigeante ou s’ils continueront de nous compliquer la vie en devenant encore «moins méchants».

Pour en savoir plus :

Les douteuses fiducies de revenu, une chronique de l’ex-ministre Yves Séguin publiée quelques jours avant la décision du gouvernement Harper
http://www.canoe.com/infos/chroniques/yvesseguin/archives/2006/10/20061017-231159.html

Comprendre les fiducies de revenu. Ce texte de la firme de gestion de placement Phillips, Hager & North est ce que j’ai trouvé de moins indigeste comme initiation aux fiducies de revenu:
http://www.phn.com/pdfs/french_articles/comprendre_les_fiducies_de_revenu.pdf

Ce blogue est hébergé par Blogger. Et le vôtre ?