04 mars 2007

 

Les bleuets, c’est pas de la tarte !


Par Denise Turcotte

Si j’étais surprise que l’administration municipale de Saguenay se lance dans l’exploitation commerciale d’une bleuetière à Shipshaw, je suis tout aussi surprise de la rapide volte-face du maire Jean Tremblay qui renonce maintenant au projet et préfère laisser le champ libre à l’entreprise privée.

Un projet pour générer des revenus

La cueillette de bleuets rapporte beaucoup à la région: on estime les retombées à près de 100 M $ par an. Pas étonnant que les terres en friche qui sont sous gestion municipale soient envisagées pour y établir une bleuetière, surtout que le petit fruit bleu semble démontrer de plus en plus de qualités pour la santé. Les propriétés du bleuet pourraient augmenter sa popularité et, qui sait, pousser les prix à la hausse dans l'avenir.

Il y a quelques semaines, le maire de Saguenay vantait le potentiel d'établir une bleuetière à Shipshaw, sur un territoire aussi vaste que l'ancienne ville d'Arvida. Jean Tremblay espérait ainsi procurer à la Ville des revenus pouvant atteindre 1 M $ par année. À ceux qui s'étonnaient de voir la municipalité se lancer dans des activités commerciales qu'on associe plus volontiers au secteur privé, le maire répondait que la ville cherche constamment de nouvelles sources de revenu. Cet argent, ajoutait-il, pourrait servir à diminuer les taxes ou à défrayer le coût des services pour les citoyens de Saguenay.

Volte-face

Mais voilà qu'à peine un mois plus tard, Jean Tremblay s'oppose au projet parce qu'il prévoit un déficit monstre. La corporation propose de financer l'établissement de la bleuetière en coupant et en vendant le bois présent sur les terrains; Jean Tremblay n'est pas d'accord, il préfèrerait que l'argent provenant de la vente du bois serve à d'autres fins, comme à investir sur les espaces verts et les parcs de la Ville.

C'est comme si monsieur le maire venait tout juste de réaliser qu'une bleuetière, ça ne pousse pas gratuitement, comme par magie ! Selon ce qu'il a déclaré après avoir vu les plans de la corporation formée pour lancer le projet, il en coûterait autour de 2 M $ pour aménager la bleuetiere et son exploitation mettrait huit ans à atteindre la rentabilité. Tout à coup, le projet miracle du mois dernier lui apparaît trop risqué et il fait marche arrière.

Avouons que tout cela ne fait pas très sérieux. De toute évidence, le maire de Saguenay a décidé d'appuyer le projet sans avoir en mains le minimum d'information qu'un premier magistrat devrait exiger avant de lancer sa ville dans un nouveau projet et avant d'affirmer à la population qu'il s'agit d'une bonne affaire.

A-t-il seulement péché par excès d'enthousiasme, où bien cela trahit-il la façon de faire habituelle de son administration ? Le scénario est inquiétant: on lance une idée, farfelue ou pas, on trouve les mots justes pour convaincre la population et le conseil municipal suit dans une belle unanimité. Sans poser de questions et sans exiger plus de garanties. Puis, si la suite du dossier procure des chiffres qui ne sont pas ceux escomptés, monsieur le maire change d'avis et renvoie les conseillers faire leurs devoirs. Après tout, ce sont eux les fautifs qui se sont trompés en ne préparant pas un bon plan.

Une créature de l'administration Tremblay

Bien que ce soit présentement le président Jean-Marie Beaulieu et la conseillère Marina Larouche qui aient le mauvais rôle, il est manifeste que le maire était derrière l'idée d'une bleuetiere depuis le début. Il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup d'oeil aux informations sur la corporation qui chapeaute le projet.

Forêt-bleuets Saguenay inc. a été fondé le 29 janvier 2007. Son inscription au registre des entreprises du Québec mentionne trois administrateurs : Francyne Gobeil, attachée politique au cabinet du maire Jean Tremblay, Claude Bouchard, commissaire industriel à Promotion Saguenay et Marina Larouche, conseillère municipale du district # 11. C'est un organisme sans but lucratif, constitué en vertu de la partie 3 de la Loi sur les compagnies.

Les coûts de l'improvisation

Il y a quelques semaines, cette corporation a fait l'acquisition de certains terrains situés en bordure de ceux envisagés pour l'établissement de la bleuetière. Il s'agit des lots 30 et 31 du Canton Simard. La transaction, au montant de 50 000 $, a été conclue très rapidement et cette affaire soulève de nombreuses questions.

D'où provenaient les 50 000 $ qui ont financé cette acquisition de terrains ? S'agissait-il d'argent public ? Pourquoi a-t-on procédé à un tel achat avant d'avoir obtenu l'accord du conseil sur le plan de développement de la bleuetière ? Comment se fait-il que le commissaire industriel de Promotion Saguenay ait laissé passer une démarche si visiblement teintée d'amateurisme ? Est-ce ainsi que Promotion Saguenay agit dans les autres dossiers touchant le développement économique ? Et que deviendront les terrains acquis par Forêt-bleuets Saguenay maintenant que le projet de bleuetière doit composer avec un plan plus modeste ?

Espérons seulement que les contribuables de Saguenay ne sont pas, à leur insu, les bleuets de la tarte.

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