27 janvier 2007

 

Venez débattre de l'avenir de notre culture


Par Denise Turcotte

Cette semaine, je vous invite. Oui, oui, je vous invite tous. L’Institut du Nouveau Monde organise un Rendez-vous stratégique sur la culture et je vous invite à y participer. C’est bien beau d’écrire sur un blogue, toute seule dans son coin, ou de parler avec des copains, autour d’un bon repas, mais rien ne vaut une vraie discussion avec des gens qui apportent toutes sortes d’idées et qui les confrontent. C’est à cela que je vous invite : venez partager vos idées et discuter de l’avenir de la culture québécoise. Le Rendez-vous stratégique est une de ces trop rares occasions qui nous sont offertes de débattre; j’aimerais que nous soyons nombreux à en profiter.

Je vous ai déjà parlé de l’Institut du Nouveau Monde, cet organisme non partisan et sans but lucratif qui est voué au renouvellement des idées et à l’animation de débats publics au Québec. Il organise toutes sortes d’activités, par exemple l’école d’été, qui s’adresse aux moins de 35 ans (zut ! Trop tard pour moi !!!). Cette année, les jeunes qui y participaient étaient invités à rédiger, un peu dans l’esprit du Refus global, «leur» Manifeste. Il y a deux ans, ce sont des projets concrets que les jeunes participants devaient élaborer. C’est là qu’une jeune femme originaire de St-Félicien, Any Truchon, a lancé son idée de créer un réseau de gîtes d'étape autour de la Véloroute des Bleuets. Son projet est devenu l’Échappée bleue, une coopérative de tourisme durable.

L’INM a déjà organisé deux rendez-vous stratégiques comme celui auquel je vous invite : un premier sur la santé et un deuxième sur l’économie. La formule est simple : informer, débattre, proposer. L’idée est de réunir des citoyens de tous les horizons, de leur fournir des synthèses d’information étoffées, de les mettre en contact avec des experts qui défendent des points de vue variés, et de les inviter à débattre et à formuler des propositions à l’intention des décideurs publics. Pas besoin d’être spécialiste pour participer. Au contraire: ce qui est souhaité, c’est justement d’amener les citoyens à se mêler de questions qui concernent l’ensemble de la société et à se faire entendre sur des enjeux importants pour l’avenir collectif.

Trois rencontres

Le grand thème du Rendez-vous pose deux questions : «Que devient la culture québécoise ? Que voulons-nous qu’elle devienne ?» L’événement se déroule en trois temps : deux rencontres régionales, tenues simultanément dans onze villes du Québec en février et en mars, et une rencontre nationale à Montréal en avril. L’organisation des rencontres régionales se fait dans chacune des régions concernées, avec l’appui de l’équipe de l’INM à Montréal. Yvon Paré, auteur et chroniqueur au Quotidien, assume la présidence d’honneur du Rendez-vous dans notre région.

Le scénario des deux rencontres régionales est le même: le vendredi soir, des invités font de brefs exposés et ils échangent avec les participants, alors que la journée du samedi est consacrée à des ateliers où les participants sont réunis en petits groupes pour débattre et élaborer leurs propositions.

La culture québécoise, culture commune ou mosaïque d’identités ?

La première rencontre régionale, celle des 2 et 3 février, est plutôt consacrée à la culture au sens large. On y discutera d’interculturalisme, de l’état du français, de la place de la religion dans l’espace public, de connaissance et reconnaissance des Premières Nations, du rôle de l’école dans la transmission de la culture, d’enjeux régionaux.

Marc Bergeron, ex-animateur à la radio de Radio-Canada, animera la soirée du 2 février qui permettra de dresser l’état des lieux selon trois points de vue : celui des Premières Nations, avec Janine Tremblay de la communauté innue de Mashteuiash, celui des peuples fondateurs, avec Camil Girard de l’UQAC et celui des nouveaux arrivants, avec Gerardo Castro de la Corporation Intégration.

Au moment où les «accommodements raisonnables» sont sur toutes les lèvres, où la prière à l’hôtel de ville et le crucifix à l’Assemblée nationale font l’objet de contestations, où les discussions entourant l’Approche commune font des vagues, où on se questionne sur la qualité du français dans nos écoles, la matière à discussion ne manquera certainement pas.

La culture québécoise à l’heure d’Internet et de la planète

La deuxième rencontre régionale, qui aura lieu les 16 et 17 mars, portera davantage sur la pratique artistique, qui devient parfois «un produit», et sur la mondialisation et ses impacts sur la culture. Comment les nouveaux médias comme Internet influencent-ils les rapports entre les créateurs et le public ? Est-ce que notre culture est fragilisée par la nouvelle donne mondiale ? Comment devons-nous réagir face à ces nouveaux phénomènes ?

Comment expliquer, par exemple, que malgré qu’Internet permette de télécharger tous les derniers succès américains, un groupe de musique d’inspiration traditionnelle, Mes Aïeux, parvienne à fracasser les records de ventes avec Dégénération, une chanson a capella qui illustre l’évolution de notre société avec une pointe de nostalgie ?

Plusieurs invités seront là pour lancer le débat: Myriam Ségal, de CKRS- Radio, Jean-Pierre Vidal, de l’UQAC, Daniel Danis, auteur et homme de théâtre, Denise Lavoie, de Maniganses, Alayn Ouellet, de Langage Plus, Michel Bonneau du ministère de la Culture et des Communications, Lucien Frenette, du Conseil régional de la culture.

Un événement qui s’adresse à tout le monde

La culture concerne tout le monde: pas seulement les artistes, pas seulement ceux qui s’intéressent aux arts. La culture, c’est ce qui soude une société, c’est ce qui définit l’identité d’un peuple. C’est pour cela que j’espère que vous serez tous là pour amener un éventail large de points de vues et pour mettre votre grain de sel dans cette grande discussion sur l’avenir que nous voulons pour notre culture.

Les rencontres régionales se tiendront au Patro de Jonquière (sur la rue Saint-Dominique, près de l’église du même nom). Il est possible de s’inscrire à une seule rencontre régionale ou encore aux deux fins de semaine. Il y a aussi un forfait qui inclut les deux rencontres régionales et la rencontre nationale. Les frais d’inscription sont de 20 $ par fin de semaine (15 $ pour les membres de l’INM) et ils incluent le dîner du samedi, alors ce n’est pas très cher.

Il y a même une activité «boni», qui n’a lieu que dans notre région : il s’agit d’une discussion sur le rôle de l’école dans la transmission de la culture. Organisée avec les étudiants du baccalauréat en arts de l’UQAC, elle se tiendra le vendredi 2 février, de 13 h à 17 h, toujours au Patro de Jonquière. Cette activité est ouverte à tous et l’entrée est libre. Alors si vous ne savez pas trop, venez y faire un tour pour voir… Vous pourrez vous inscrire pour la suite si ça vous plait.

C’est facile d’être cynique et de se plaindre que tous les politiciens manquent de vision. Voici une occasion d’apporter notre contribution citoyenne et de faire entendre notre voix dans un contexte qui favorise un débat serein et des échanges fructueux. À nous d’en profiter. J’y serai. Et je vous y espère.

Le Rendez-vous stratégique sur la culture
de l'Institut du Nouveau Monde,

au Patro de Jonquière,
les 2 et 3 février et les 16 et 17 mars 2007

Informations: Simon-Olivier Côté,
coordonnateur du Rendez-vous au Saguenay-Lac-Saint-Jean,
téléphone: 550-5776

Inscriptions: en ligne http://www.inm.qc.ca,
par téléphone (sans frais): 1-877-934-5999,
ou sur place au Patro de Jonquière lors de l'événement.


20 janvier 2007

 

Districts électoraux à Saguenay: le statu quo maintenu en catimini


Par Denise Turcotte

Bien que la Loi prévoie une révision du découpage électoral municipal avant chaque élection générale (donc en 2008), les districts établis à la suite de la fusion de Saguenay seront vraisemblablement maintenus jusqu’en 2013. Le gouvernement libéral a adopté un article en ce sens dans la Loi 55, votée à toute vitesse sous le bâillon le 14 décembre dernier.

Il y a presque un an, L’Oiseau-mouche publiait une série de textes qui démontrait que le découpage électoral de Saguenay est très loin d’être conforme aux principes énoncés dans la Loi sur les élections et les référendums dans les municipalités. Notre enquête exclusive révélait également qu’aucune grande ville du Québec ne subit une situation aussi inéquitable pour ses électeurs. À titre d’exemple, un vote dans le district le moins populeux de Saguenay a cinq fois plus de poids qu’un vote dans le district le plus peuplé de la ville.

Minuit le soir

Après « le droit à l’escalope à onze heures », voici donc le droit au statu quo de minuit moins cinq. En effet, l’article 135 a été soumis à la Commission parlementaire de l’aménagement du territoire à minuit moins cinq le 7 décembre dernier. Et croyez-le ou non, il a fait l’objet de moins de cinq minutes de discussion!

Imaginez la scène, relatée dans le journal des débats: la Commission achève une lourde journée de travail consacrée à l’étude du projet de loi 55. On vient d’adopter l’article 121 après une discussion complexe. Il est presque minuit lorsque le président de la Commission demande à la ministre des Affaires municipales et des Régions (1) : « Avez-vous un article plus simple, Mme la ministre? Il y en a-tu un vite, vite, vite, qu'on pourrait faire, là, pour s'encourager? »

Et Nathalie Normandeau de répondre : « Ah! M. le Président, on peut peut-être vous faire une suggestion. La ville de Saguenay nous a fait une demande pour maintenir le statu quo dans ses districts pour la prochaine élection municipale parce que, depuis... lorsqu'il y a eu la fusion de la ville Saguenay, le décret prévoyait donc une disposition pour amender... Bon. La ville a été divisée en districts, on prévoyait une disposition pour apporter, si c'était nécessaire, une modification aux districts et, là, la ville nous a demandé de maintenir le statu quo, étant entendu que la fusion n'est pas encore totalement consommée. Et on souhaite garder une certaine stabilité au niveau de la façon dont le territoire est découpé en districts. Alors, je ne sais pas si ça vous intéresse? »

Suit la lecture d’une très courte lettre où le maire Jean Tremblay rappelle l’accommodement consenti par le ministre Jean-Marc Fournier pour l’élection de 2005 et invoque la nécessité de maintenir la représentativité du monde rural. Un membre de la Commission vérifie si cela signifie bien que la révision du découpage prévue par la Loi ne serait pas effectuée d’ici 2013. La ministre répond par l’affirmative. L’article est adopté et la séance est levée à 23 h 59. Merci, bonsoir.

Une semaine plus tard, la Loi 55 est adoptée en quelques minutes par l’Assemblée nationale, sans que l’article 135 ait fait l’objet d’explications ou de questions.

Quelle urgence ?

Cette procédure expéditive laisse songeur : à trois ans des élections municipales, on ne peut certainement pas invoquer l’urgence d’agir ! Comment expliquer alors, que le gouvernement prenne une mesure exceptionnelle pour maintenir une situation contraire aux principes de la Loi ? Et comment expliquer qu’on n’ait pas songé à consulter la Commission de la représentation électorale, l’organisme chargé par le gouvernement de l’application de ces dispositions législatives ? Même les fonctionnaires régionaux du ministère des Affaires municipales semblent avoir été tenus dans l’ignorance.

Je me demande jusqu’à quel point cet article adopté à la sauvette ne vise pas à contrecarrer les efforts de divers groupes qui avaient fait des propositions pour modifier le découpage électoral de Saguenay. Mentionnons notamment les prises de position de Christian Joncas en faveur d’une ville divisées en douze districts et les propositions pilotées par l’ex-conseillère Joan Simard et divers groupes de femmes. Ayant participé aux travaux de ces groupes, j’ai pu constater que l'approche proposée permettrait de réduire les écarts entre les districts et de favoriser l’accès des femmes et des jeunes aux postes de conseillers. Elle permettrait aussi de conserver la représentation du monde rural comme le souhaite le maire Tremblay. Bref, elle mériterait au moins qu’on l’examine.

Sans verser dans la paranoïa, je suis tentée de penser que l'administration municipale a intérêt à ce que le mécanisme de révision du découpage électoral soit contourné parce que si toute l’information était mise sur la table lors d’une vraie démarche de révision, le statu quo serait difficile à défendre. Je pense que c’est pour cette raison qu’on a procédé en catimini. Pas d’information, pas de questions, pas de changements.

Avec l’appui de Françoise Gauthier

Les députés étaient-ils seulement conscients de l’ampleur des iniquités du découpage qu’ils ont maintenu ? Rien n’est moins sûr. Savaient-ils que la représentation des anciennes municipalités rurales peut être conservée sans forcément créer des iniquités et qu’il existe d’autres moyens de renforcer l’appartenance des citoyens à leur milieu de vie, qu’il soit rural ou urbain ? On peut en douter. Ont-ils pris une décision éclairée ? Certainement pas.

Quant à la ministre régionale Françoise Gauthier, s’il faut en croire les informations publiées dans le journal Le Quotidien, elle était ravie d’avoir une occasion de faire plaisir à Jean Tremblay. Avis à ceux qui la croyaient insensible aux procédés autocratiques du maire de Saguenay et soucieuse d’améliorer la participation des citoyens à la vie démocratique.

Heureusement, les lois se changent. Et les gouvernements aussi.

Pour aller plus loin :

La loi 55 : Loi modifiant de nouveau diverses dispositions législatives concernant le domaine municipal: http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=5&file=2006C60F.PDF (voir l’article 135)

(1) Retranscription des débats de la Commission de l’aménagement du territoire, 7 décembre 2006 : http://www.assnat.qc.ca/fra/37Legislature2/DEBATS/epreuve/cat/061207/2330.htm

Élections à Saguenay en 2009 : les districts resteront les mêmes, article de Louis Tremblay dans le journal Le Quotidien du 7 décembre 2006.

14 janvier 2007

 

Accommodement raisonnable et nation : où s'en va le Québec?


Par Sylvain Gaudreault

Quel fut le sujet de discussion socio-politique privilégié du temps des Fêtes 2006 ? Il s’agit, bien sûr, du débat entourant les accommodements raisonnables. Qui n’a pas entendu un « mon oncle » aborder, entre la bûche de Noël et la crème de menthe verte, la délicate question des symboles religieux à l’école ? Ou encore, qui n’a pas de cousin exilé à Montréal qui n’a pas fait part de son expérience avec ses voisins de palier, une famille « d’importés » (sic) ? Se souhaiter un « joyeux solstice d’hiver » ou complimenter ses amis pour leur « bel arbre de vie » sont devenus des blagues éculées dans les soirées de fin d’année 2006. Ajoutez à cela la reconnaissance de la nation québécoise par le gouvernement Harper à la fin novembre et tous les ingrédients étaient réunis pour alimenter les discussions...

La problématique des accommodements raisonnables et la motion des Conservateurs ont l’avantage de provoquer une réflexion populaire sur l’identité collective des Québécois. Voilà une grande vertu de ce débat ! En revanche, celui-ci comporte aussi quelques vices. En effet, la question des accommodements raisonnables risque de glisser vers un côté sombre : intolérance, préjugés, stéréotypes, désinformation, lieux communs, etc. Malheureusement, le « mon oncle » et le cousin exilé en font usage abondamment…

L’actualité des dernières semaines, ponctuée de juge qui retourne au placard des arbres de Noël pour ne pas offusquer les immigrants ou de centre de conditionnement physique qui givre ses vitrines pour cacher aux juifs orthodoxes les formes un peu trop suggestives de ses clientes, offre l’occasion idéale pour nommer ce que nous sommes, en tant que Québécois, et réfléchir sur l’orientation que nous voulons donner à cette identité.

Mise en contexte

D’abord, il est utile de reconnaître que le Québec n’est pas le seul État à être désemparé face aux impacts de la diversité culturelle. Le reste du Canada, les Etats-Unis, la France et d’autres nations occidentales sont confrontés aux mêmes défis, avec une acuité parfois plus grande, voire même violente dans certains cas. Espérons que cette dernière dérive n’atteigne pas le Québec ! Ici comme ailleurs en Occident, de plus en plus d’immigrants et de minorités tiennent à conserver une grande partie de leur identité et de leur culture. Il s’agit d’un fait qu’il faut respecter et qui est reconnu par le droit. Qui laisserait tomber ses traits culturels du jour au lendemain parce qu’il s’installe à l’étranger ? D’ailleurs, la richesse des contacts interculturels est de plus en plus valorisée, même dans les institutions scolaires.

Ensuite, il faut admettre que le concept de nation n’est pas figé. L’histoire récente du Québec démontre que la nation est davantage un processus qu’une idée fixée dans le béton. Avec la Révolution tranquille, la vieille identité canadienne-française s’est départie à la fois d’un lourd héritage religieux, d’anciennes traditions et de coutumes. Il s’est alors mis en place au Québec une nouvelle culture francophone, membre actif de la communauté internationale et contrôlant sa propre économie. Il reste à cette nouvelle culture à se reconstruire une mémoire collective appuyée sur ses propres références ou sur des mythes fondateurs. Comme l’écrit Gérard Bouchard dans La nation québécoise au futur et au passé (p. 23) : « Il est utile, en effet, que la nation puisse se reposer sur des croyances, des idéaux, des représentations partagées, des points de rencontre symboliques, dont certains lui appartiennent en propre (par exemple, la mémoire collective) ».

Quelle nation ?

Qu’elle est-elle, cette nouvelle nation québécoise ? En quoi sa définition peut-elle nous éclairer dans l’actuel débat sur les accommodements raisonnables ?

La nation québécoise se définit d’abord par l’usage de la langue française soit comme langue maternelle pour la majorité, ou encore soit comme langue seconde, tierce ou d’adoption pour les différentes minorités vivant sur le territoire. Le dénominateur commun de la langue est le principal élément qui distingue le Québec du reste de l’Amérique et il touche la quasi-totalité de ses habitants. Ne s’agit-il pas là d’un premier critère fondamental pour définir la nation du Québec ?

Ensuite, le Québec se définit comme une culture nationale ouverte à la diversité ethnique et culturelle, et ce, depuis au moins quatre siècles. Ces échanges culturels se sont construits à partir d’un héritage français. N’est-ce pas ce qui explique aujourd’hui que nos députés siègent dans une « Assemblée nationale » dont le parlementarisme est d’inspiration britannique, que notre droit découle à la fois du Code Napoléon et de la Common Law, et que nous pratiquons la raquette ou le canot les fins de semaine quand nous ne fréquentons pas l’un des multiples festivals créoles ou africains ? Le métissage est au cœur de la culture québécoise depuis fort longtemps, avec ses réussites et ses échecs. C’est d’ailleurs ce qui marque l’appartenance du Québec au continent américain. Il n’y a pas de raison pour que ce processus cesse avec les nouveaux apports qui enrichissent la culture, qu’ils soient arabes, musulmans, juifs ou philippins, par exemple.

L’histoire démontre que la diversité culturelle propre au Québec a été source de créativité. Elle a conduit entre autres à promouvoir des idéaux d’équité, de respect de la dignité humaine et de paix. Ne faudrait-il pas miser sur cette histoire partagée pour reconstruire une mémoire collective appuyée sur des mythes fondateurs rassembleurs, ce qui semble faire défaut aujourd’hui ? Un tel chantier m’apparaît plus constructif que n’importe lequel accommodement raisonnable. D’ailleurs, le sens strictement juridique de cette expression est galvaudé depuis quelques temps, notamment à des fins électoralistes par un parti (l’Action démocratique du Québec) qui lorgne la droite populiste pour faire des gains à court terme.

Préconiser la souveraineté du Québec, c’est aussi prendre acte de cette nation québécoise moderne, fondée sur l’usage de la langue française, ouverte sur le monde et sur les différences, et consciente de la richesse de sa diversité. Cette définition de la nation québécoise s’inscrit dans le temps long. La réalisation du pays du Québec en est la suite logique. Elle n’est rien d’autre que la concrétisation d’une expérience collective de ce type dans le concert des nations. J’ai le goût de partager – voire discuter puisque la nation est un processus – cette vision du Québec avec les Anglo-Québécois, les Autochtones et les communautés culturelles. Ce défi me stimule au plus haut point.
Pour aller plus loin :

13 janvier 2007

 

Femmes et politique: vivre notre vinaigrette


Par Denise Turcotte

La région compte une seule femme parmi ses cinq députés à l’Assemblée nationale et aucune femme d’ici ne siège aux Communes. Seulement huit des 49 conseils municipaux du Saguenay–Lac-Saint-Jean sont dirigés par des femmes. Saguenay compte à peine deux femmes autour de la table d’un conseil de ville formé de vingt membres. Aucune femme de la région n’est préfet de sa MRC… Qui croirait qu’on vit dans un pays développé où l’égalité entre les sexes est garanti par de puissantes chartes des droits ?

C’est ce que je me demandais hier, en prenant part au colloque «Femmes et politique: un engagement à la vie citoyenne» organisé par le Club politique féminin. Plusieurs campagnes et initiatives ont été mises de l’avant pour augmenter la représentation des femmes dans les lieux décisionnels et pourtant, les statistiques sont implacables et désespérantes : la représentation des femmes avance à pas de tortue.

Des questions difficiles

Les questions lancées dès le début de la rencontre comportaient leur lot d’introspection douloureuse. Au-delà des facteurs extérieurs qui limitent la participation des femmes, comme la difficile conciliation travail-famille, le manque d’argent, les structures des partis et des institutions qui sont mal adaptées, le côté bagarreur de l’activité politique qui a quelque chose de rébarbatif, est-ce qu’il n’y a pas des barrières qui viennent de nous-mêmes ?

Intéressant d’entendre les points de vue variés: pour certaines, l’impression que «la politique est sale» empêche les femmes de s’impliquer. Une participante témoignait : «Quand j’ai annoncé ma candidature, des hommes me disaient qu’ils étaient contents de voir un nouveau visage alors que les femmes avaient tendance à me dire : «Pauvre petite fille, dans quoi tu t’embarques ?» Elles étaient persuadées que j’allais me faire faire du mal. Ça n’est pas très encourageant.»

Et qu’en est-il de nos attentes envers les femmes qui font le saut en politique ? Sont-elles démesurées ? Nous attendons-nous à ce qu’elles soient non seulement plus solides que leurs collègues masculins, mais aussi à ce qu’elles défendent tous les dossiers «de femmes» de façon prioritaire ? On l’a remarqué, il n’y a pas vraiment de «vote solidaire des femmes». Pauline Marois en sait quelque chose. Et ce sont des femmes qui ont cloué Lise Payette au pilori dans la célèbre affaire des «Yvette», en 1980.

Une rencontre stimulante

Mais l’ambiance était plutôt joyeuse au colloque qui regroupait une cinquantaine de participantes. Les occasions de rencontre et de discussion ne sont pas si nombreuses et chacune est perçue comme un moment précieux pour se serrer les coudes et se retrousser les manches. Et puis échanger avec des femmes d’horizons variés, certaines porteuses d’un bagage d’expérience impressionnant, d’autres pleines de jeunesse et de fraîcheur, c’est toujours enrichissant.

L’espoir réside peut-être du côté de la génération suivante, celle qui, comme le soulignait une participante, «n’a pas connu autre chose que des cégeps mixtes et pour laquelle l’égalité est une évidence», pas un objectif. Les jeunes du Regroupement Action-Jeunesse (RAJ-02) étaient d’ailleurs bien fiers, et avec raison, de nous dire que leur conseil d’administration compte 13 femmes sur 19 membres.

Une culture à changer

Mais les réflexes sont profondément ancrés et le manque de confiance empêche encore trop de femmes de grande valeur de se lancer dans «l’arène politique», une expression qui fait justement référence à un des freins importants à l’implication des femmes : user de stratégies de combat, jouer du coude, entrer dans la compétition, tout cela n’est pas aussi naturel pour les femmes que pour les hommes.

Dans d’autres domaines, les circonstances poussent parfois les femmes à franchir des limites qu’elles pensaient ne pas pouvoir dépasser. Dans le monde des affaires par exemple, on a souvent vu des femmes happées malgré elles à cause du décès de leur conjoint ou de leur père et qui sont devenues des dirigeantes de haut calibre même si elles n’avaient pas d’ambition en ce sens au départ. Et sur un plan plus personnel, pas mal de femmes n’avaient pas l’impression d’avoir les capacités d’être de bonnes mères jusqu’à ce qu’un «accident» les pousse à démontrer le contraire.

Pareille occasion de contrainte n’existe pas en politique: la décision de faire le saut se prend de façon délibérée, en écartant une à une toutes les bonnes raisons de dire non.

Des outils à développer

Que faut-il faire pour changer les choses ? Plusieurs pistes ont été évoquées au cours du colloque. Bien sûr l’éducation et la sensibilisation sont ressorties. Le soutien des autres femmes et la création de réseaux comme le Club politique sont aussi importants. Il faut également encourager les formes de participation citoyenne qui mènent à des engagements en politique active : «On ne décide pas un matin, à cinquante ans, de se porter candidate aux élections sans avoir jamais rien fait d’autre avant», a fait remarquer une participante. Les conseils d’administration d’organismes communautaires ou de caisses populaires, l’action syndicale ou les comités de parents constituent autant d’écoles pour prendre de l’expérience et de l’assurance.

Une femme a illustré par une analogie à saveur sportive l’importance des postes moins lourds: «Quand le hockey mineur va bien, les ligues majeures n’ont pas de misère à recruter.»

D’ailleurs, la vigilance s’impose pour conserver les structures qui favorisent l’apprentissage de la chose publique. Les gens qui prônent la disparition des commissions scolaires, par exemple, sont-ils conscients de l’effet pervers qu’il y a à éliminer l’instance où se retrouve la plus forte proportion de femmes ? Dans la région, 57 des 88 sièges de commissaires sont occupés par des femmes et trois des quatre commissions scolaires sont dirigées par une présidente. Perçue comme plus accessible pour les femmes qui se sentent souvent plus proches de l’éducation que de l’administration municipale ou nationale, la tâche de commissaire constitue une porte d’entrée exceptionnelle pour apprivoiser la politique.

Au RAJ-02, les frais de garde sont remboursés pour assister aux rencontres du conseil d’administration, une mesure particulièrement appréciée des jeunes mères. Voilà l’exemple d’une action simple et concrète pour faciliter les choses à celles qui veulent s’impliquer. Mais il ne faut pas se le cacher, il y a également des structures qui doivent changer : par exemple, les partis politiques doivent apprendre à réserver des «comtés sûrs» à des femmes, et la tâche de conseiller municipal doit être repensée pour corriger les injustices et favoriser l’accès des femmes.

Il n’est pas normal, par exemple, que des conseillers et maires de petites municipalités rurales reçoivent 10 à 15 fois moins en salaire que leurs vis-à-vis des villes. Leur tâche s’est considérablement alourdie et complexifiée au fil des transferts de responsabilités des paliers supérieurs et ils n’ont pas la chance, comme leurs collègues des villes, de bénéficier du soutien d’une fonction publique élargie. Pas étonnant, pourrait-on conclure, que ce soit au sein de ces conseils ruraux mal payés qu’on retrouve le plus de femmes et de mairesses, alors qu’inversement, le conseil d’une grande ville comme Saguenay, qui verse près de 40 000 $ par an à ses élus, est formé à 90 % d’hommes.

La création de postes moins lourds, comme celui de conseillers d’arrondissement (des conseillers qui siègent uniquement au conseil d’arrondissement au lieu de siéger à l’arrondissement et au conseil de ville), comme cela existe à Sherbrooke et à Montréal, pourrait également être une avenue pour favoriser la participation des femmes.

En fait, bien qu’on ait l’impression persistante que femmes et politique sont incompatibles, il faut sans doute, comme pour l’huile et le vinaigre qui ne se mélangent pas d’emblée, brasser vigoureusement pour réussir la vinaigrette.

Pour aller plus loin:
Le Club politique féminim peut être joint à l'adresse suivante: clubpolitique@videotron.ca

07 janvier 2007

 

2006 à Saguenay: Pour le meilleur et pour le pire


Par Pascal D'amours

Étant friand d'actualité, je peux difficilement passer à côté de l'exercice du bilan lorsque débute une nouvelle année. Un bilan ça doit servir à ne pas oublier le passé récent et nous aider à trouver du sens dans des événements à première vue disparates.

2006 aura été la première année du blogue L'Oiseau-mouche. Une année donc à poser un regard sur notre monde en compagnie de deux brillants collègues que sont Denise Turcotte et Sylvain Gaudreault. Voici en quelques lignes, ma revue très personnelle de l'année 2006 au Saguenay-Lac-Saint-Jean.


La surprise politique : l'élection de Jean-Pierre Blackburn

Personne en décembre 2005 ne pouvait prédire l'élection d'un candidat conservateur dans la région. Bien qu'il ait été avantagé par des médias souvent complaisants, M. Blackburn a réalisé toute une campagne au début de 2006 pour remporter la victoire dans un fief souverainiste. Personnellement, j'ai vu dans le choix des électeurs de Jonquière-Alma un geste teinté de sagesse populaire. C'est bien beau un certain temps le Bloc québécois comme vote défensif, mais ça prenait plus d'équilibre chez nos représentants régionaux: les électeurs l'ont compris.


Les champions régionaux : Claude Patry et les employés syndiqués d'Alcan à Jonquière

Dans ce qui est considéré comme un des bastions les plus fort du syndicalisme en Amérique du Nord, les syndiqués d'Alcan ont posé une geste d'une grande lucidité. Soit ceux-ci adoptaient la ligne dure et tentaient de gagner sur tous les fronts en risquant de tout perdre ou soit ils choisissaient d'assouplir leur position notamment sur la sous-traitance afin de paver la voie à une annonce déterminante pour l'économie régionale. En choisissant la deuxième option, ils méritent amplement le titre de champions régionaux.


Les "citoyens à bord" (1) : le cabinet Gaudreault, Saucier, Simard

Encore une fois en 2006, le cabinet d'avocats Gaudreault, Saucier, Simard a obtenu son lot de contrats et de mandats avec la Ville de Saguenay. Que l'on pense aux dossiers du règlement avec le contracteur Décarel, aux problèmes de la Zone portuaire de Chicoutimi, à la présence permanente de Me Claude Gaudreault au sein du Conseil du Trésor de la Ville et j'en passe. Mais le "plus beau" mandat octroyé à ce cabinet par la Ville demeure le dossier de Promotion Saguenay contre le RCS. Une démarche judiciaire inutile et coûteuse mise en branle pour soigner l'orgueil boursouflé du maire Jean Tremblay. Les faits qui précèdent tendent à accréditer une rumeur qui circule et voulant que Me Claude Gaudreault s'amuserait à déclarer que l'administration Tremblay lui fera bientôt toucher le million.


Le matamore déculotté: Yvon Bouchard

Un autre "ami" du maire ne l'a pas eu aussi facile en 2006. Je parle ici d'Yvon Bouchard, conseiller spécial du maire et vice-président de Cegerco. Si l'on compte bien, avec la saga de BTF, ça fait au moins trois fois que le maire Jean Tremblay désavoue publiquement Yvon Bouchard. Le maire n'a vraiment pas été tendre à son égard en déclarant lors du procès contre la firme BTF: "Dans ses propos, Yvon Bouchard a attaqué tout le système municipal". Comme le faisait toutefois remarquer Denise Turcotte sur ce blogue, "aucun désaveu ne semble (l') écarter du cercle du pouvoir". Comment se fait-il qu'Yvon Bouchard demeure un homme de confiance de Jean Tremblay ? Mystère et boule de gomme. Il doit y avoir des secrets bien gardés...


La grande oubliée : la fameuse carte cachée de Jean Tremblay

En 2006, toute la région a assisté à la démolition de l'usine Abitibi-Consol de Port-Alfred. Qu'est-il advenu de la fameuse carte cachée que promettait le maire Jean Tremblay pour assurer la relance de cette usine ? Peut-être qu'un jour des archéologues la retrouveront-ils sous les décombres de l'usine !


Le coup d'épée dans l'eau: le manifeste de Pierre Lajoie sur l'Ashuapmushuan

Dans un style ampoulé et collégien, l'homme d'affaires Pierre Lajoie s'est payé le luxe de rédiger et de distribuer à des milliers d'exemplaires un manifeste en faveur d'un barrage sur l'Ashuapmushuan. Que reste-t-il aujourd'hui de ce coup d'épée dans l'eau, si ce n'est des sondages périodiques dont les questions sont orientées ? Il y a très peu de consensus dans notre région: la protection de la rivière Ashuapmushuan en est un. Il faut avoir bien peu de sens politique pour croire à un retournement de l'opinion publique dans ce dossier.


Le débat futile: la prière à l'hôtel de Ville

La politique et la religion se doivent d'être séparées dans toute société moderne qui se respecte. La religion ne doit jamais être au commande de l'État, pas plus que la magie ou d'autres types de croyances. Il y a là le signe d'une évolution de l'Histoire. En ce sens, je veux bien que l'on critique la présence des religions dans les lieux publics et laïcs. Cependant, je décroche lorsque l'on veut tranformer en une affaire d'État un épiphénomène comme la prière à l'hôtel de ville de Saguenay. Laissez au maire ce petit bonbon et cherchez donc plutôt à comprendre ce qui se passe dans sa sucrerie.


L'opportuniste: Françoise Gauthier

Il faut l'avouer, quelques dossiers ont progressé PENDANT le passage de Françoise Gauthier comme député du Jonquière (route du Parc, vocation de l'hôpital de Jonquière, annonce d'Alcan). Cependant, on se leurre si l'on pense que ces dossiers ont progressé GRÂCE À Françoise Gauthier. Le mérite de ces progrès revient souvent à d'autres (André Harvey et Bernard Landry pour la route du Parc et les syndiqués pour la récente annonce d'Alcan). En fait, Mme Gauthier devrait songer à s'acheter des billets de loterie: elle est souvent au bon endroit, au bon moment, bénéficiant des circonstances.

Le fantôme de l'année: le parti Vision nouvelle

Il y a de ces espoirs qui se transforment en grande déception. Le parti politique municipal Vision nouvelle a pris son envol à Saguenay sur de vraies prémisses et sur de bonnes intentions en 2004. Cependant, force est de constater que l'âme a quitté le corps depuis plusieurs mois. Bien malgré lui, j'en suis convaincu, Vision nouvelle s'est vu accolé au fil des mois plusieurs étiquettes négatives telles que: "refuge des ennemis du maire", "parti désorganisé" ou "succursale du P.Q." L'étiquette qui s'affiche cependant avec le plus d'acuité est celle de "fantôme politique de l'année". Espérons que certains de ses dirigeants auront la lucidité et le courage nécessaire pour saborder l'organisation afin de permettre à une nouvelle coalition plus large de prendre l'espace politique et de répondre efficacement à l'administration du maire Tremblay.


Bonne année 2007 à tous.

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*(1) La paternité de l'expression "le citoyen à bord" en réponse au slogan du maire revient à Éric Dubois.

05 janvier 2007

 

Les déboires de l’eau


Par Denise Turcotte


Avant d’acheter un t-shirt portant une inscription du genre «Économisez l’eau, prenez votre bain avec un ami», pensez que la production des 250 grammes de coton qui ont servi à la confection du t-shirt en question a nécessité l’équivalent de 25 baignoires remplies d’eau. C’est le genre d’images choc qu’emploie le journaliste scientifique anglais Fred Pearce dans «Quand meurent les grands fleuves», un livre qui chambarde totalement le portrait qu’on se fait de la crise mondiale de l’eau.

De l’eau virtuelle pompée du Sud vers le Nord

Si on s’émeut facilement du robinet qui coule pendant le brossage de dents ou encore du voisin qui nettoie son entrée au boyau, on s’inquiète rarement de la quantité d’eau requise pour produire ce que nous mangeons, ce que nous buvons et les vêtements que nous portons. Et c’est pourtant là que le compteur s’affole, illustre Pearce :

«Il faut entre 2 000 et 5 000 litres d’eau pour produire un kilo de riz – plus d’eau que n’en consomment la plupart des foyers tout au long d’une semaine – pour un simple sachet de riz. Il en faut 1 000 litres pour un kilo de blé, 500 litres pour un kilo de pommes de terre. Et quand on commence à donner du grain au bétail, afin que ce dernier nous fournisse de la viande et du lait, les chiffres deviennent encore plus étourdissants. Il faut 11 000 litres d’eau pour nourrir ce qu’il y a de viande de bœuf dans un hamburger, de 2 000 à 4 000 litres d’eau pour que les mamelles d’une vache puissent produire un litre de lait.»

Et c’est ainsi, explique Pearce, que l’exportation de produits agricoles très voraces en eau comme le riz, le sucre et le coton par exemple, s’accompagne d’un transfert «virtuel» d’eau obtenue en asséchant les grands fleuves et en pompant les eaux souterraines. Le drame est d’autant plus grand que plusieurs zones victimes de cet assèchement sont situées dans des pays pauvres et arides. Déjà, un sixième des habitants de la terre (1,1 milliard d’êtres humains comme vous et moi) n’ont pas accès à l’eau potable; loin d’améliorer la situation, les pratiques actuelles menacent la survie de populations entières.

Fort bien documenté et écrit dans un style simple et direct, «Quand meurent les grands fleuves» se dévore presque comme un roman. Chacun des courts chapitres raconte une petite histoire, souvent incarnée à travers les habitants des lieux et les témoins des événements. Pearce nous entraîne aux quatre coins de la planète, partageant avec nous ses découvertes souvent surréalistes sur la gestion de l’eau de par le monde.

Quand le «développement» conduit au désastre

Du Rio Grande au fleuve Jaune, en passant par le Niger ou le Colorado, plusieurs grands fleuves sont littéralement en train de mourir : harnachés et surexploités en amont, leurs lits sont à sec lorsqu’ils atteignent la mer. Assoiffées, les populations en aval réagissent en pompant l’eau des nappes souterraines, qui s’épuisent à leur tour parce que les quantités prélevées sont beaucoup plus grandes que la capacité de la nature à régénérer ces réserves souvent vieilles de plusieurs siècles.

Pearce donne des exemples d’une tristesse infinie, comme celui de ces fermiers du sud de Tirupur, en Inde, qui utilisent de l’énergie fortement subventionnée pour pomper l’eau souterraine de leurs terres et la vendre à pleins camions-citernes. Conscients que la ressource s’épuise puisqu’il faut creuser de plus en plus profondément, ils poursuivent néanmoins leur commerce parce que c’est plus payant que d’irriguer leurs champs, laissés à l’abandon. L’eau sert à alimenter les usines textiles de la ville voisine, que le débit moribond du fleuve Cauvery ne parvient plus à satisfaire. Mais le comble de l’horreur, c’est qu’après avoir passé à travers du procédé des ateliers textiles, l’eau des fermiers est rejetée avec tant de résidus toxiques que tous les réservoirs de la région avoisinante ont été empoisonnés. Plus rien ne pousse sur les terres que les paysans ont désertées après avoir constaté que les bêtes mouraient et que des problèmes graves de santé affligeaient les humains.

Souvent vus comme des instruments de progrès, l’irrigation massive et les grands barrages sont hélas la cause de grands désastres humains et écologiques. Et si les sinistres se produisent surtout dans des pays moins développés où la façon de faire occidentale est importée sans tenir compte des particularités locales du climat et des sols, les pays occidentaux sont loin d’être épargnés.

D’abord, contre toute attente, les grands barrages aggravent souvent les crues au lieu de les prévenir. En effet, les masses d’eau qu’ils retiennent doivent parfois être relâchées en catastrophe, soit en raison de conditions extrêmes qui n’ont pas été prévues lors de leur construction ou soit à cause d’une gestion discutable du débit de ces ouvrages. Pearce donne l’exemple de l’Europe continentale qui a connu en six ans des crues qui ont coûté en dommages la bagatelle de 30 milliards de dollars. Des grandes villes comme Belgrade, Dresde et Prague se sont retrouvées noyées sous les flots. Pourtant, les fleuves et rivières à l’origine de ces débordements dramatiques avaient été aménagés par les ingénieurs dans le but, prétendait-on, d’empêcher de telles inondations.

Un autre effet pervers des techniques «modernes», c’est que les barrages et l’irrigation conventionnelle amplifient l’évaporation dans des régions arides, causant un énorme gaspillage d’eau là où elle est le plus rare.

Pearce note également que dans bien des cas, la régulation des eaux cause la destruction de milieux humides qui nourrissaient des communautés entières, ou la disparition complète de plans d’eau importants. Le cas de la mer d’Aral est éloquent : de ce qui fut la quatrième plus grande étendue d’eau continentale, il ne reste plus que trois petits lacs hypersalins qui contiennent dix fois moins d’eau qu’autrefois. Le poisson a disparu depuis longtemps et les stations balnéaires sont désertées, comme le sont leurs promenades de bord de mer devenues des promenades au milieu du désert.

Le pire c’est que les grands barrages et autres infrastructures de régulation coûteuses amènent rarement la prospérité promise puisque l’agriculture des pays pauvres ne parvient pas à concurrencer celle des pays développés, qui est largement subventionnée.

Un modèle à repenser

À travers de nombreux exemples, comme celui de la Palestine ou celui du Rio Grande, Pearce démontre que la guerre de l’eau a déjà commencé dans certains coins du globe. Mais le pire est à venir, prédit-il.

Heureusement, si désespérant soit le tableau qu’il brosse, l’auteur parvient à conclure sur une note d’espoir en donnant l’exemple de collectivités qui adoptent de meilleures pratiques pour gérer l’eau. Réapprendre à récolter et à utiliser l’eau de pluie, remplacer les méga barrages par des techniques de retenue beaucoup plus modestes qui assurent l’irrigation des champs en limitant le ruissellement des eaux de pluie, contrer l’évaporation par des méthodes simples d’irrigation goutte à goutte… voilà des moyens astucieux pour éviter le désastre.

Et nous dans tout ça ?

Avec 130 000 cours d’eau et un million de lacs, le Québec semble à l’abri de la crise mondiale de l’eau. Pas un mot sur notre coin de pays dans le livre de Pearce. Mais notre sentiment de sécurité est peut-être plus illusoire qu’on voudrait le croire. La Politique de l’eau adoptée par le gouvernement de Bernard Landry en 2002 semble avoir été reléguée aux oubliettes par Jean Charest, ce qui est bien dommage puisque, comme Pearce le démontre, l'eau deviendra vraiment une ressource stratégique au cours des prochaines décennies.

Je parie qu’on n’aura pas le choix de ramener rapidement la question de l’eau à l’avant-scène. Et pas seulement pour empêcher des multinationales de vendre le contenu de nos sources dans des petites bouteilles de plastique. Un signe parmi d'autres: à peine revenu de sa Mission Antarctique à bord du Sedna IV, le biologiste et cinéaste Jean Lemire laissait entendre que son prochain projet concernerait la question mondiale de l’eau. Quant à moi, je vous quitte sur trois questions que je me pose depuis que j’ai refermé le livre de Fred Pearce.

D’abord, comment pouvons-nous, individuellement et collectivement, modifier notre mode de consommation et intervenir auprès de nos gouvernements pour influencer la gestion mondiale de l’eau et assurer un partage plus équitable de cette ressource vitale ?

Ensuite, comment pouvons-nous nous protéger, nous qui vivons dans un pays où l’eau abonde, contre les abus qui risquent d’être commis lorsque le manque d’eau se fera critique, notamment chez nos voisins du Sud ?

Finalement, puisque notre territoire recèle 3 % des réserves mondiales d’eau douce, comment pouvons-nous, collectivement et à long terme, tirer le meilleur parti possible de cette immense richesse ?

Pour aller plus loin :

Fred Pearce: Quand meurent les grands fleuves – enquête sur la crise mondiale de l’eau, éditions Calman-Levy

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